De la compétence du changement [Partie1]

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Tous les hommes sensés se posent légitimement des questions sur le changement lorsque la confusion et l’insécurité s’installent poussant l’homme commun à perdre espoir et sombrer à son tour dans le cynisme et le nihilisme. Lorsque l’homme ne se pose plus de questions ou ne trouvent plus de réponses convaincantes alors ils se réfugient dans le fatalisme, le déni de vérité ou dans la folie qui fait de lui un instrument supplémentaire dans l’insenséisme. Les partisans de l’immobilisme cultivent la confusion, les fausses priorités et les fausses préoccupations pour éviter que l’idée de changement ne s’impose à la conscience et lorsqu’elle devient évidente alors il faut que les moyens pour la réaliser deviennent impossibles ou non consensuels.

C’est ainsi que la question qui sape le moral et invite à la démission vient se poser à la société devant toute idée réformatrice et toute proposition à produire de la pensée par le débat serein et sérieux :

Tant de belles phrases dans les livres et les discours, mais personne ne nous dit qui, quoi, et comment faire?

Nul ne détient la réponse miraculeuse. C’est à la société d’inventer sa propre stratégie en commençant par produire ses idées et à donner de la compétence à l’élite qui la représente. Donner compétence c’est donner légitimité morale et intellectuelle par la reconnaissance sociale envers ceux qui ont littéralement la capacité de moudre les idées et les connaissances (de l’arabe Darassa, tadriss, dirassa) pour en extraire la moelle substance. Il ne s’agit donc ni du jeu électoral et partisan ni du positionnement mondain que donne un diplôme, un rang ou une fonction.

Chacun doit se mettre en mouvement selon ce que lui dicte sa conscience et ce que lui permettent ses savoirs, ses  moyens, ses possibilités et ses conditions :

{Dis : « O mon peuple ! Agissez selon votre compétence, moi j’agis [selon la mienne]. Car bientôt vous saurez celui qui va gagner ! » Il ne fait point cultiver les injustes.} Coran

Tout ce que Dieu a créé est en mouvement, en effort d’adaptation, en évolution. Il n’y a pas de place à l’immobilisme. L’homme est dans un mouvement plus complexe, celui de l’existence biologique et celui des idées, de la foi et des actes. Rien n’est acquis définitivement, tout est réversible, car tout est en devenir :

{Ne lui avons-Nous pas fait deux yeux, une langue, et deux lèvres ? Et Nous ne lui avons pas donné les deux voies ? Il n’a pas affronté l’obstacle.} Coran

Tout bouge, mais en relation avec les autres. Ainsi la science n’évolue que lorsque les disciplines se croisent et les compétences se multiplient et s’interagissent. Il en va de même dans le domaine des idées, de la politique et de la société. On ne peut imaginer une évolution alors qu’on transpose mécaniquement des connaissances du passé, une compilation livresque des informations ou une importation de « prêt-à-penser ». Tout projet de mouvement doit être remis dans son contexte. C’est ainsi que les experts ont défini l’environnement comme l’ensemble des facteurs écologiques, politiques, économiques, sociologiques, juridiques et psychoaffectifs qui exercent une influence sur nous ou qui subissent notre influence. Un coup de force militaire ou une élection dans un cadre bureaucratique ne sont pas suffisants pour générer du changement lorsque l’environnement leur est défavorable ou lorsque les mécanismes d’action sur cet environnement sont méconnus. Lorsque l’environnement est occulté, on parvient à l’impuissance ou à l’entropie. Le changement ne s’improvise pas : « il faut des visions claires et des moyens efficaces ».

Personne ne peut faire l’économie du mouvement et du changement :

{Tels sont les jours, nous les faisons alterner entre les gens}  Coran

«  Ou bien vous prenez le changement par la main, ou bien il vous prend à la gorge » Churchill.

L’homme en optant pour la facilité, la paresse et l’irresponsabilité ne se met pas en quête de son devenir qui passe par la confrontation du Moi à la conscience et par l’accomplissement du devoir envers autrui en lui apportant soutien et assistance pour l’affranchir de la servitude, de la faim, de l’ignorance, de l’oppression qui accompagnent ou annoncent l’immobilisme.

Il progresse ou régresse, Il est en harmonie ou il transgresse, il choisit ou renonce, il se met dans l’ignorance ou cherche la connaissance, il prend position pour la vérité ou pour le mensonge, il est dans la réalité ou dans le fantasme… L’équilibre est donc précaire, transitoire, car l’obstacle est multiple, changeant, complexe. C’est en cherchant l’équilibre que l’homme se met en mouvement et c’est par le mouvement qu’il parvient à maintenir son équilibre. C’est en se déterminant face à l’obstacle que l’homme définit son rapport au bien, au vrai, au beau et au juste ainsi qu’à leurs antagonismes. Il ne s’agit pas de s’inscrire dans une majorité formelle numérique, mais de participer comme force qualitative et agissante en synergie avec d’autres forces qualitatives et agissantes pour imprimer ses principes et sa dynamique à l’Histoire. Insulter les « généraux » ou vouloir renverser un régime sous quelque prétexte sans être porteur de mobilité et de force de changement aptes à vaincre l’inertie du système en place est contre les lois de la physique.

L’histoire est une alternance déroutante pour le « non initié » qui ne voit ni les obstacles ni les confrontations sociales entre ceux qui posent les obstacles et ceux qui les surmontent et les enlèvent:

{Tels sont les jours, Nous les alternons entre les hommes} Coran

Nous avons tendance à lire le Coran selon les traductions fallacieuses des orientalistes et les interprétations belliqueuses des savants musulmans qui cherchaient un ennemi pour justifier la décadence musulmane au lieu de chercher l’explication morale, intellectuelle et politique de la faillite du système (gouvernants et élites y compris religieuses). Ainsi la Sunna d’Allah du Dafa’â  (دفع) a été comprise uniquement comme repousser les opposants intérieurs et les ennemis extérieurs par la force répressive et l’action militaire. Alors qu’il s’agit globalement de motiver (spirituellement, intellectuellement, économiquement, politiquement et le cas échéant militairement) pour mobiliser l’ensemble des forces qui agissent sur les mentalités, les espaces et l’histoire en vue d’instaurer une présence civilisée qui impose la paix, inspire le respect, promeut le progrès et mérite l’admiration :

فلَوْلاَ دَفْعُ ٱللَّهِ ٱلنَّاسَ بَعْضَهُمْ بِبَعْضٍ لَفَسَدَتِ ٱلأَرْضُ

{Si Allah ne motivaient pas les hommes, les uns par les autres, la terre serait corrompue.} Al Baqarah 251

ٱوَلَوْلاَ دَفْعُ ٱللَّهِ ٱلنَّاسَ بَعْضَهُمْ بِبَعْضٍ لَّهُدِّمَتْ صَوَامِعُ وَبِيَعٌ وَصَلَوَاتٌ وَمَسَاجِدُ يُذْكَرُ فِيهَا ٱسمُ ٱللَّهِ كَثِيراً

{Si Allah ne motivaient pas les hommes, les uns par les autres, des monastères seraient détruits, ainsi que des synagogues, des oratoires et des mosquées où le Nom de Dieu est beaucoup invoqué.} Al Hadj 42

C’est par la motivation que les gens entrent en rivalité entre eux lorsqu’il y a divergence d’intérêts ou de sens et c’est par la motivation que les gens établissent des relations et des alliances pour défendre et sauvegarder leurs intérêts et leurs valeurs. La motivation est, pour le vivant, le phénomène qui déclenche l’action et régule son engagement pour une activité précise c’est-à-dire une série d’actes organisés en vue de réaliser un objectif inspiré par le désir (plaisir) ou la crainte (déplaisir). Elle en détermine le déclenchement dans une certaine direction avec l’intensité souhaitée et en assure la prolongation jusqu’à l’aboutissement ou l’interruption. Étymologiquement motiver et émouvoir sont le fait de se mettre en mouvement c’est-à-dire de changer ontologiquement (vouloir, savoir, pouvoir, devoir, croire et agir) et psycho affectivement (aimer ou haïr, désirer ou répugner) face à une nouveauté qui arrive ou à un nouveau qu’on attend. Dans tous les cas, il s’agit de vaincre l’inertie de l’immobilisme et la remplacer par l’inertie du mouvement. L’acte final de repousser l’ennemi ou d’imposer un rapport des forces n’est qu’une résultante des forces intérieures et extérieures qui agissent sur le moi individuel ou social, cette résultante est l’ultime étape. Dans le Coran le Dafa’â  (دفع) est toujours la mise en mouvement vers ce qui est le plus utile (al Aslah) et le plus favorable à la paix et à la concorde.

L’alternance ne peut être une idée religieuse réformatrice lorsque les savants qui la proclament sont eux-mêmes des rentiers et des compilateurs des savoirs anciens. L’alternance des civilisations, des pouvoirs, des sociologies, des propriétés, des idées, des savoirs et des jours n’est pas le constat du déterminisme matérialiste qui imprime le changement par le rapport des forces. Le constat du matérialisme dialectique (rapports de production) n’est pas faux, il est insuffisant pour expliquer l’alternance, car l’alternance est une loi universelle qui régit l’économique et le l’idéologique, l’infrastructure et la superstructure, le vivant et l’inerte, l’humain et le cosmique, l’Histoire et la thermodynamique, la biologie et l’émotion, la jeunesse et la vieillesse, la vitalité et l’épuisement, l’élan initiateur qui vainc les inerties et l’inertie qui consacre l’immobilisme, la grandeur et la décadence, l’éveil et l’inconscience, la vie et la mort…

La loi de l’alternance met en interaction des forces et des inerties accumulées et en émergence pour produire le changement lequel se cristallise en consommant du temps, en se déployant dans les espaces et en concernant de multiples registres objectifs et subjectifs, ontologiques et sociaux.  La loi de l’alternance ne concerne pas seulement le principe de l’alternance donc celui du changement elle concerne aussi le rythme, la forme et les moyens du changement : pacifique ou violent, rupturiel ou évolutif/adaptif, contrôlés ou échappant à tout contrôle, prévu et anticipé ou imprévu et soudain. L’alternance (la succession de cycles) ne se fait ni d’une manière linéaire ni uniforme ni discontinue ni indifférenciée en termes de potentiel de ressources. Elle ne se fait pas en s’attaquant aux gouvernants, aux militaires ou aux journalistes d’un pays sans connaissance des conditions de leur émergence et de leur domination. Ce sont ces conditions qu’il faut changer. La condition la plus difficile est celle du moi individuel et social c’est-à-dire celle des mentalités façonnées par la géographie, l’histoire et la culture d’un peuple.

Dogmatiser l’analyse du changement dans le cadre d’un seul registre puis se mobiliser autour du positionnement social, idéique et politique ou religieux par rapport à ce  registre c’est une dérive idéologique qui ne sert ni la vérité ni le changement. La dérive idéologique ou doxologique consiste à considérer son opinion sur la manifestation parcellaire et imparfaite de la vérité comme étant la Vérité. La Vérité et la Réalité sont trop complexes pour se résumer à une opinion, à un fait, à une théorie, à une manifestation ou à un registre.

Les conclusions de Boris Cyrulnik sur la psychanalyse peuvent être transposées à l’islamisme, au marxisme et aux « isme » qui veulent faire d’un processus d’analyse par lequel une partie de la vérité s’est manifestée à eux comme étant la seule vérité vraie, exclusive, irréversible et irréfutable qui exclut toute différence en termes de discipline, hypothèses, de mode de raisonnement, de changement de perspective ou de point de vue :  « On assiste ensuite à la formation de “clans” fermés les uns aux autres, et repliés sur eux-mêmes. Ils ont une ” théorie” hors de laquelle point de salut. Une théorie a pour but et pour intérêt de présenter une cohérence… Mais cela peut virer parfois à la perversion  ou à la paranoïa. Si l’on n’est pas reconnu par le clan, on est exclu. Les membres restent entre eux…  Dès lors, la théorie  paraît de plus en plus cohérente; le clan se sent de plus en plus fort, mais c’est une illusion, car vient le moment où, faute de faire de la recherche, de remettre en question la théorie, celle-ci se trouve désadaptée à la réalité. Et là, elle peut s’effondrer sur une simple pichenette… “Appartenir à un clan, c’est la pensée paresseuse”. On récite un catéchisme, on fait du psittacisme… »

La probité intellectuelle devrait peut-être consister à afficher le processus mental, la rhétorique et l’argumentation par laquelle le théoricien exprime sa vérité. Le mieux serait encore de le voir exprimer le processus par lequel il accède aux manifestations de la Vérité, et qu’il affiche clairement la différence entre la Vérité et la Réalité avec son modèle de vérité et de Réalité. Le questeur de vérité ne doit pas faire apprendre des formalismes, mais faire apprendre à formaliser selon la formule kantienne. Prendre la manifestation de sa vérité comme Vérité et vouloir l’imposer comme Vérité est sur le plan moral un intégrisme et sur le plan intellectuel une démarche mécaniste qui transpose des mécanismes inadaptés ou imparfaits d’un passé révolu à un présent en devenir. Ce serait limiter sa pensée que de prendre le capitalisme comme modèle de référence à imiter, à adapter ou à contester en se référant au marxisme figé dans son matérialisme historique et dans son analyse sur la féodalité et le capitalisme sans tenir compte des invariants ontologiques et sociaux : vouloir ne pas vouloir, savoir ne pas savoir, devoir ne pas devoir, pouvoir ne pas pouvoir, croire ne pas croire, faire ne pas faire dans leurs conjugaisons et dans leurs interactions non seulement avec le milieu écologique et économique, mais aussi avec d’autres entités ontologiques et sociales. Les islamistes font la même erreur en sens inverse lorsqu’ils s’enferment dans le religieux, le métaphysique, l’eschatologique et le rituel ou dans le passé glorieux des Arabes sans tenir compte des réalités objectives et subjectives du  présent.

Plus je prends de l’âge et du recul plus je suis convaincu que l’idée la plus forte et la plus juste sur le changement à envisager ne peut s’élaborer en dehors de l’idée que l’on se fait de l’Homme, de sa dignité, de sa liberté, de sa quête de sens, de son aspiration au mieux-être, de sa revendication de justice, de sa créativité. Chaque fois que l’homme, être ontologique et social, réalise son humanité, il imprime aux idées, au sol et au temps le complexe différencié de quêtes qui l’habite et que par son vouloir, son devoir, son croire, son savoir, son pouvoir et son faire il va amplifier et déployer ou réduire et limiter, conjuguer ou opposer, partager ou confisquer, favoriser ou interdire, ennoblir ou enlaidir. Ces quêtes sont celles de l’homme universel : la quête de sens, la quête de vérité, la quête de justice, la quête de liberté, la quête de beauté, la quête d’amour, la quête de solidarité, la quête de reconnaissance, la quête de savoir, la quête d’abondance, la quête de totalité,  la quête de satiété des désirs, la quête d’activités et d’actions pour témoigner de ses capacités de faire et de penser ainsi que de ses compétences non seulement imaginatives et inventives, mais celles de la parole, de la perception, de l’art et de l’émotion. Chaque quête est impulsée par une autre en plus intense, en plus qualitative, en plus d’efficacité, en plus de créativité. Chaque quête principale interagit avec  les autres quêtes qui deviennent secondaires ou auxiliaires. La conjugaison ou l’opposition ainsi que et la progression ou la régression de ces quêtes est le moteur de l’alternance des jours entre les hommes. Par ces quêtes il réalise le mieux ou le pire. L’absence de quête signifie ne pas « quester » c’est-à-dire ne pas chercher le sens, ne pas chercher la vérité et la réalité, ne pas chercher le progrès, ne pas chercher l’universel partagé par tous les hommes. L’absence de quêtes signifie la mort. La contradiction entre quêtes signifie la crise. Un être vivant est un complexe différentiel de quêtes différenciées par la diversité humaine, l’expérience, l’activité, l’empreinte du sol et du temps, l’influence des autres.

La loi de l’alternance signifie aussi que la quête va connaitre un développement, une crise, une transformation, un épuisement, une fin puis une renaissance sous un autre cycle dans un autre lieu et un autre moment pour une nouvelle étendue spatiale, une nouvelle durée et une nouvelle configuration. A chaque fois l’homme va tenter de s’évader de sa condition humaine c’est-à-dire de ce qui limite ses possibilités pour tenter de s’inscrire dans l’immortalité et l’infini. Cette inscription qui à force de témoignage de la présence d’un homme, d’une communauté, d’un empire, d’une religion, d’une civilisation dans le monde sera facilitée ou contrariée, cohérente ou incohérente, viable ou non viable, durable ou éphémère selon un certain nombre de principes inhérents à la loi de l’alternance : le sacré, la norme, la finalité, la justice, la cohérence et l’efficacité (utilité sociale et bienfaits pour l’humanité plurielle).

En termes de civilisation, l’efficacité ne peut se résumer à la rentabilité économique ou à l’efficacité technique ou technologique tels que le marché et l’entreprise capitalistes les définissent. De la même manière on ne peut confondre la compétence qui est la forme de légitimation sociale, scolastique, idéologique, économique et politique d’une certaine capacité humaine dans certaines conditions de la capacité humaine qui est la capabilité humaine expansible de mener des quêtes abouties (sensées et utiles) lorsque l’homme est mis dans les conditions morales, sociales et actancielles de bien penser, de bien faire, de restituer efficacement et utilement l’énergie qu’il a accumulée puis déployé dans son projet de témoignage de ses valeurs, de reconnaissance de sa valeur et de sa capacité, de son droit de différenciation des autres, de gratitude pour les autres…

{Allah ne charge l’être que par sa vastité. il aura en sa faveur le bien qu’il a acquis, et aura contre lui le mal dont il s’est chargé.} Al Baqara 286

Al Wasa’â coranique correspond au terme Vastité (Vastitude) signifiant ampleur, grandeur, élévation, puissance, dispositions, proportions énormes et capacité à l’expansion. Chaque être humain nait comme un virtuel de puissance et d’expansion (assumer des responsabilités, mener des quêtes, élargir les horizons, réaliser le juste et l’utile, accomplir le bien, témoigner du vrai, du beau et du vrai). Il vient à l’existence avec un potentiel devant s’accomplir comme une promesse divine à l’instar de Moïse et de Jésus pour réaliser la Volonté divine en dépit de la volonté des hommes ou pouvant s’accomplir selon les conditions objectives et subjectives favorables et défavorables de l’existence. La famille, l’école et la société vont éclore ou étouffer, focaliser ou détourner, utiliser ou gaspiller, libérer ou opprimer, corrompre ou embellir le potentiel humain. Les conditions d’existence et l’idéologie vont admettre ou nier la grandeur incommensurable de l’homme et sa sacralité et ainsi orienter tout le développement social et économique en faveur ou en défaveur de l’homme et de son potentiel spirituel, idéique, affectif, esthétique et actanciel. L’homme porte aussi la responsabilité personnelle sur son propre devenir et sa propre fabrication puisqu’il a la compétence de s’interroger et de répondre sur sa nature, sa vocation et son potentiel ainsi que sur la finalité à laquelle il destine son potentiel, l’éduque et le développe ou le rend inerte et stérile. La plus grande responsabilité est sans doute celle de trouver la vocation de l’homme, de témoigner sur cette vocation et d’agir pour promouvoir cette vocation.

Lorsque le marxiste participe comme potentiel de libération de l’aliénation capitaliste en apportant des instruments d’analyse, de méthodologie et d’organisation sur les rapports de domination et d’appropriation je dois accepter sa participation à l’effort de bien et de progrès en faveur de l’humain. Lorsqu’il se présente comme la seule explication rationnelle et efficace, je lui dis non. Lorsqu’il fait de la nécessité la norme pour expliquer et justifier l’histoire reléguant l’humain à un vulgaire dispositif dans le processus matérialiste des luttes de classes je dis non. Lorsque le marxisme confine l’histoire à celle de la féodalité et du capitalisme dont il faut aiguiser les contradictions pour accélérer la fin inéluctable je dis non. Je ne dis pas non par principe de contradiction, mais je dis non, car l’homme et son système de quêtes qui le mènent ici à la civilisation et ailleurs à une autre forme d’organisation sont gommés. De la même manière sont gommés les critères et les valeurs qui définissent les normes et le sacré. De la même manière sont gommées les données civilisationnelles (philosophiques, scientifiques, sociales, sociologiques, religieuses) de la Renaissance et de la modernité qui ont permis l’émergence et la domination du capitalisme. Le passage du capitalisme classique au mondialisme impérial n’est vu que dans le cadre des rapports classiques socioéconomiques alors que la Post modernité a remplacé la modernité faisant basculer le centre de gravité du monde de l’Europe dans ses relations avec ses colonies et ses idées avec celles des USA en dérive démiurge et dans un déchainement infernal de la matière dans ses rapports au reste du monde.

Le mode de raisonnement grec et moderne en particulier chez Hegel fondé sur la thèse et l’antithèse par lequel s’exprimait non seulement la Modernité, mais le marxiste pur produit de cette Modernité est un mode qui ne correspond plus à la Post modernité ni à l’efficacité économique, technologique et militaire de l’hyperpuissance où le questionnement en termes intellectuels, esthétiques ou psychosociologiques est devenu : situation à problème, inventaire des problèmes et des solutions, efficacité et viabilité de la solution retenue, mise en œuvre et analyse du retour d’expérience. Non seulement le mode de raisonnement a changé par son champ de questionnement et son procédé didactique, mais il a changé dans son traitement informationnel en devenant programmatique y compris dans le monde de la communication, de l’art et de la psychosociologie.  Face à la dialectique rhétoricienne de la Modernité avec son creuset moral et culturel judéo-chrétien et gréco-romain, l’hyperpuissance post moderne est pragmatique sans morale. A l’esprit industrieux et industrialisant de Prométhée le Titan rebelle aux divinités et dominateur de la matière et de la nature s’instaure la culture d’Hermès. Si Prométhée est une tragédie poignante qui apporte le feu et la technologie pour l’homme édificateur, Hermès est une subtilité complexe. Il est la totalité totalisante : le Messager des Dieux, le garant des poids et des mesures, le maître des voleurs, le gardien des routes et des carrefours, le protecteur des voyageurs et des commerçants, la muse des artistes, le joueur de la lyre et du pipeau, l’inspirateur des héros, le conducteur des âmes aux Enfers. Il est le descendant de Zeus Dieu de l’Olympe et de Gaïa déesse de la Terre, l’époux d’Aphrodite l’experte en aventures extra-conjugales, le géniteur d’Hermaphrodite la bisexuée et d’Éros le symbole de la dualité mâle femelle. Psychologie complexe. S’il est logique de recourir aux méthodes de raisonnement et aux instruments de résistance contre la colonisation qui édifie et parachève la Modernité, il faut inventer d’autres méthodes et d’autres instruments contre l’occupation et la déstructuration du monde post moderne. On continue d’analyser l’occupation sioniste et la libération de la Palestine par les schémas idéologiques et politiques de la colonisation et de la libération de l’Algérie. Les phénomènes se ressemblent, mais obéissent à des logiques et à  des organisations différentes.

Comment expliquer et transformer le monde Post moderne avec des modes de raisonnement de la Modernité ou du monde musulman médiéval ? Comment agir sur les luttes de classes, les mécanismes d’appropriation et les instruments de domination alors que le Prolétariat – produit de la destruction des campagnes pour alimenter le secteur productif du secondaire – n’existe plus en réalité physique, en phénomène social ou en conscience de classe dans un monde où l’économie est passée de la tertiarisation (la production des services) à la quaternisation (l’industrialisation des services, la narrative communicante, la fascination médiatique et la fédération des communautés humaines). Les doctrines de guerre et les systèmes d’armes de la modernité (deuxième et troisième génération) s’éclipsent devant ceux de la quatrième et cinquième génération où la guerre est non seulement totale, mais le front de combat est le culturel, le mémoriel, la mentalité collective, l’histoire, la communication, la psychologie, l’identité. Le marché n’est plus l’espace d’échange pour réaliser le profit ni le moyen annexe dans la guerre par l’embargo économique, mais une arme de  déstructuration sociale et culturelle qui le rend au recours aux seuls moyens de défense traditionnelle inopérants.

A la différenciation des classes de la Modernité dans l’appropriation, le savoir et le pouvoir nous assistons à une indifférenciation des identités et des hommes par le marché et le désir mimétique qui met en quête des délirants sur le même objet de désir que la publicité a rendu désirable et que le marché a rendu accessible « démocratiquement ». Avec l’industrie automobile l’Amérique a taylorisé la production, elle a industrialisé le service, elle a unifié le marché et a démocratisé le crédit. Elle a poussé la logique moderniste à ses limites ouvrant la porte à la Post modernité. Le progrès technique et la conjugaison des savoirs, des philosophies, des arts, des ressources et des mentalités  ont conduit à l’impasse de la modernité puis à l’agonie et à l’avortement de la post modernité avec son lot de monstres et de diables. Est-ce que l’Église corrompue et incapable de revenir aux enseignements prophétiques a fait des concessions idéologiques en autorisant l’usure et en se taisant devant les expropriations, est-ce que l’Église elle-même n’était qu’une conscience qui permettait à la société duelle de cohabiter en tolérant les péchés capitaux comme un mal nécessaire et inévitable ? Les musulmans étaient en hors-jeu historique, en sauve- qui- peut social et en inertie intellectuelle, ils ne pouvaient donc que subir la Modernité. Ils vont subir la Post modernité s’ils ne font pas l’effort de lui résister et de lui proposer une alternative civilisationnelle. Il faudrait d’abord qu’il se libère de l’illusion qu’ils peuvent imiter la modernité alors qu’elle n’existe plus et même si elle existait ils n’ont pas les prérequis idéologiques pour l’imiter. Il faudrait ensuite qu’ils se libèrent de leur solitude, de leur arrogance et de leur sectarisme pour s’accepter comme fragments d’humanité qu’il fait rassembler avec les autres hommes aussi fragmentés qu’eux dans le respect de la pluralité religieuse et culturelle. Il s’agit de sauver l’humain, sa liberté, sa dignité et sa capacité à mener des quêtes et à exercer ses attributs ontologiques et sociaux inhérents à sa nature humaine.

{Allah ne change point en la situation des gens tant que ceux-ci n’ont point changé ce qui est en eux} Ar Raâd 11

Il est question de salut.

L’intelligence de survie devrait nous dicter la règle suivante : tous les hommes peuvent et doivent fédérer leurs capacités à produire ou organiser les conditions et les possibilités du salut existentiel. Il doit y avoir de la place pour tous les hommes opposés à la culture d’empire et favorables à la liberté de quêtes humaines. Les croyants peuvent se fédérer sur un cercle plus restreint à l’intérieur et non à l’extérieur de ce cercle sur le salut ultime. L’algérien Cheikh al Ibrahimi a bien montré que l’impérialisme est une machine à saboter l’humanité. Ce serait fatal pour la pensée et pour la marche historique de croire un instant que l’Empire pouvait avoir un visage humain ou qu’il pourrait être un allié conjoncturel de l’Islam. Comme Satan c’est un ennemi qui exige de nous tous une vigilance et une lutte sans merci sur tous les fronts. Son arme la plus sournoise consiste à nous pousser au désespoir ou à nous faire croire qu’il est n’est pas l’ennemi.

Nous divergeons radicalement avec le marxisme sur le sens philosophique donné à la nécessité. Pour nous, croyant en Dieu, le nécessaire est ce qui supervise et détermine l’existence. Par définition de la foi, Dieu est le Créateur qui créé et l’Existenciateur qui donne existence à ce qu’Il a créé. Ce qui a été mis en existence n’est pas forcément et nécessairement mis à la connaissance de tout ce qui existe et encore moins sous le contrôle de son pouvoir. L’Histoire, la forme sociale, les rapports de production, le progrès technique ne sont pas des déterminismes, mais la mise en existence de la Nécessité c’est-à-dire la manifestation du divin dans le monde qui réalise son Dessein. Tout ce que nous nommons nécessité n’est que conséquences accumulées et articulées de phénomènes complexes et antérieurs souvent inintelligibles à notre entendement immédiat ou aux seules facultés cognitives. Nous ne pouvons connaitre que ce qui a été rendu intelligible et accessible à notre perception, à notre intuition, à notre savoir, à notre expérience, à notre émotion c’est-à-dire à ce qui produit notre complexe et différentiel quêtes et à la mémoire que nous conservons ou que nous transmettons aux autres.

Qu’est-ce qui pousse un homme, une femme, un groupe ou une communauté à mener des quêtes les conduisant à transformer l’être ontologique et social, ses activités ainsi que le sol et le temps tant du déploiement de cet être que de la configuration de ses actions ? Se mobiliser (mobilis), s’émouvoir (movere) et se motiver (motivus) consiste à se mettre en mouvement en  sortant de soi vers l’extérieur à soi, en allant vers son devenir devant soi ou allant au-delà et au-dessus de ses capacités. C’est une rupture avec le « ici » et le « tout de suite » par projection par implication dans un projet, par aspiration mystico temporelle ou psycho temporelle. Qu’est-ce qui pousse au mouvement ?  Le manque ? Est-ce l’homme peut se résumer aux seuls besoins matériels et physiologiques ? Est-ce l’homme ressent le besoin d’éternité, d’infinité et d’immortalité pour dépasser le paradoxe d’être à la fois un virtuel de puissance sans fin et sans limites et une impuissance condamnée à la finitude à la mortalité et l’inachevé ? Est-ce que l’Homme ressent une attirance vers la perfection  même s’il ne parvient pas à la définir avec précision. Est-ce que l’homme porte en lui une soif d’amour et d’absolu que rien ne viendrait à combler sauf à s’impliquer de quête en quête ? Qu’est-ce qui fait mouvoir l’opprimé et le non-opprimé pour refuser l’oppression et dénoncer l’oppresseur ? Pourquoi dans les mêmes conditions objectives de fabrication de la résignation et les mêmes situations de répression (occupation armée, féodalité, capitalisme) certains refusent de se soumettre et expriment leur indignation alors que d’autres deviennent collaborateurs ou des passifs que rien ne vient émouvoir ?

Comment concevoir qu’un peuple libre et émancipé puisse basculer du jour au lendemain en partisan du fascisme alors qu’un autre peuple humilié et asservi se réveille en sursaut et impose à son oppresseur la fuite et la défaite alors que les conditions objectives annoncent la victoire écrasante et irréversible de l’oppresseur sur armé et en sur nombre ?

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La Rédaction

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