Le projet de «rupture» proposé par Ali Ghediri est-il salvateur pour le pays ?

Par Houria Aït Kaci – Le projet de «rupture» avec le système que préconise le candidat indépendant Ali Ghediri à l’élection présidentielle du 18 avril 2019 est-il salvateur pour le pays qui se trouve actuellement dans une impasse en raison du refus de l’alternance au pouvoir ? Le changement démocratique auquel aspirent les Algériens et auquel ont œuvré plusieurs générations de démocrates et de patriotes verra-t-il enfin le jour à travers le programme de ce candidat qui est en train de faire bouger les lignes ?

La candidature du général à la retraite Ali Ghediri bouleverse la donne sur l’échiquier politique national, tourné jusque-là autour du ronronnant 5e mandat pour le président sortant Abdelaziz Bouteflika que ses soutiens préparent activement alors que le concerné lui-même, très malade, n’a encore rien dit. Contrairement aux appels au boycott d’une partie de l’opposition qui estime que l’élection est «jouée d’avance», il soutient qu’il est «prêt à affronter Bouteflika». «Il n’y a de bataille perdue que celle qui n’est pas menée». Il appelle le peuple à s’impliquer dans le combat pour la «rupture» avec ce système bloqué, sclérosé.

Un candidat qui fait bouger les lignes

La déclaration électorale de Ghediri ne laisse pas indifférent. Par ses propositions radicales d’un changement démocratique citoyen pacifique, il suscite autant l’espoir à gauche que le rejet à droite chez les classes dominantes qui veulent, à la faveur de cette élection, préserver leurs privilèges. L’intrusion des forces de l’argent dans le système politique est devenue un fait avéré et des intérêts énormes sont en jeu.

«La rupture sans reniement» d’Ali Ghediri vise à mettre fin à «la corruption, à l’autoritarisme, au système rentier et clientéliste, celui des groupes d’intérêts et des oligarques». Ces derniers cherchent à accaparer le pouvoir politique pour consolider leur assise économique, obtenue grâce à leur proximité avec les décideurs qui les ont gratifiés de leurs largesses rentières, l’octroi de marchés et de crédits publics.

Le projet alternatif de ce militaire à la retraite comprend la construction d’une «IIe République, réellement démocratique et moderne, un Etat de droit reposant sur les libertés individuelles et les valeurs communes nationales où le citoyen sera le déterminant central». Son projet, il le conçoit «avec la participation du peuple aussi bien dans sa définition que dans sa mise en œuvre». Estimant que la rupture est un «combat d’idées», il fait appel au peuple pour le mener, «en indispensable jonction avec son élite». Cette dernière, disloquée, tétanisée, dévalorisée, entendra-t-elle cet appel pour sortir de cette léthargie consciemment entretenue par le système ?

Pour ce fils d’ouvrier, mineur de l’Ouenza, qui se dit le «candidat du peuple», la démocratie réelle n’a rien à voir avec la démocratie de façade actuelle, conçue au service exclusif des classes dominantes et du pouvoir en place. Elle pourra être reléguée au musée des subterfuges, des supercheries, du faux et usage de faux, mis au point par des groupes d’intérêt pour écarter le peuple de l’exercice de son droit à la souveraineté.

Il faut reconnaître que ce n’est pas la première fois qu’un projet de changement démocratique, de rupture, a été proposé par des partis et personnalités politiques mais sans succès. Comment alors Ali Ghediri pourrait-il y’arriver, là où d’autres démocrates ont échoué ? «Tout dépend du choix du moment, de l’instant T» pour engager un tel processus, a-t-il déclaré aux journalistes.

On peut déduire de cette réponse faite par une personne, qui, de par sa position, connaît bien la situation du pays, que le statu quo mortel actuel oblige à opérer maintenant un changement radical, pacifique, organisé, structuré. Car, au-delà, la situation pourrait conduire à une explosion incontrôlée, ouvrant la voie aux pires scénarios, au chaos qui se dessine.

Jusque-là, les Algériens, pour préserver la paix dans leur pays après la décennie du terrorisme, ont rejeté le recours à la rue pour porter leurs revendications démocratiques, même durant le fameux «printemps arabe» en 2011. Mais ils se rendent compte aujourd’hui que si leurs enfants ne meurent plus sous les balles terroristes, la mort a pris de nouveaux visages : harga, immolation, suicide, chômage, pauvreté, drogue, maladies, dépression, violence, etc. Face à cette mort lente, ils se disent qu’ils n’ont plus grand-chose à perdre avec un système qui génère la mort et le désespoir.

Ali Ghediri, dont la candidature dérange les intérêts des classes dominantes qui bénéficient de la distribution généreuse de la rente pétrolière, subit déjà les tirs groupés des partis de l’alliance présidentielle qui revendiquent la «continuité» du système, qui refuse l’alternance, à travers la reconduction du Président sortant, Abdelaziz Bouteflika, en dépit de son âge et de son état de santé. Leur discours sur la nécessaire «stabilité» ne sert en réalité qu’à préserver leurs intérêts matériels avant l’intérêt bien compris de la nation.

Un militaire démocrate pour changer un système autoritaire civil ?

Ali Ghediri, ce militaire qui veut une rupture démocratique avec le système autoritaire mis en place par un gouvernement civil, est le premier officier dans l’histoire de l’Algérie à briguer un poste de Président par la voie des urnes, sans être le candidat de l’armée et sans arriver sur un char. Titulaire de plusieurs diplômes universitaires et militaires, il donne une autre image d’une armée respectueuse de la démocratie, elle qui a été souvent qualifiée de «putschiste». Les militaires algériens ne forment pas une classe sociale à part, et la dichotomie entre civils et militaires est artificielle, a estimé Ghediri devant les journalistes qui voulaient savoir si son passé de militaire ne le handicapait pas pour briguer un mandat présidentiel.

Il existe plusieurs expériences de changements menées par des militaires qui ont piloté des transitions démocratiques comportant une période de construction des institutions républicaines qui ont été abolies ou affaiblies sous les régimes autoritaires ou dictatoriaux. Son projet de IIe République entre-t-il dans ce cadre-là ? On se souvient de la période du Haut Comité d’Etat (HCE) sous la présidence de Liamine Zeroual, en plein terrorisme, avec le Conseil national de transition (CNT). Cependant, celle-ci n’a pas été menée jusqu’au bout, sans doute en raison du manque de vision des dirigeants de l’époque et de la pression internationale que subissait l’ANP (qui tue qui, menace du TPI etc.), ce qui l’a poussé à retourner dans les casernes, sans avoir achevé la transition.

Dans le monde, on peut citer parmi les cas de transition réussie celle de «la Révolution des œillets» au Portugal, dirigée par le Mouvement des forces armées (MFA), après la chute du dictateur Salazar (un civil qui a régné près de 40 ans). A sa mort, en 1970, son successeur désigné, Marcelo Caetano, qui poursuivra la même politique, sera renversé le 25 avril 1974 par le MFA, qui aura le soutien du peuple, des organisations socio-professionnelles et des partis de gauche (socialistes et communistes). Le MFA, avant de se dissoudre, a piloté une transition qui a duré deux ans, avec un programme dit «trois D» (démocratisation, décolonisation et développement économique), comprenant la mise en place d’un gouvernement civil, l’organisation d’élections libres et la décolonisation des anciennes colonies portugaises en Afrique.

Plus loin dans l’histoire, il y a l’exemple de la Turquie avec Mustapha Kemal Pacha, dit Atatürk, militaire de carrière, qui a renversé la monarchie ottomane le 1er novembre 1922. Il s’est révolté contre le passé impérial de son pays et fondé la première République moderne dont il assurera la présidence de 1923 à 1938. Il entreprit des réformes radicales comme la laïcité (séparation entre le pouvoir politique et religieux), une première dans le monde musulman.

La transition démocratique est un processus politique courant dans l’histoire des sociétés, permettant de remettre de l’ordre dans la façon de diriger une nation, de gouverner un pays, en assurant le passage progressif de régimes autoritaires (monarchie, aristocratie, oligarchie, théocratie, dictature) à la démocratie, un système politique dans lequel la souveraineté émane du peuple et qui reste le meilleur système de gouvernance depuis sa naissance à Athènes (Grèce) durant l’Antiquité.

En Algérie, le choix entre la rupture ou le statu quo fait ainsi son intrusion dans la prochaine élection. Le programme d’Ali Ghediri mérite d’être connu, débattu par les Algériens qui revendiquent un changement démocratique car il apporte des réponses et propose des solutions aux problèmes restés en suspens, comme une épée de Damoclès. Il offre une alternative sérieuse au système sclérosé en place qui bloque toute avancée.

Cependant, il appartient à cet ancien militaire, qui fait son entrée dans la lutte politique, de rassurer les citoyens qui ont été trompés par les promesses non tenues de politiciens véreux. Il doit s’engager, en cas de son élection, à appliquer son programme et offrir des garanties pour empêcher un retour en arrière, notamment en matière de respect de la limitation des mandats présidentiels et des contre-pouvoirs garants de tout régime démocratique.

H. A.-K, Journaliste

SOURCE : algeriepatriotique.com

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