Taleb Ibrahimi : erreur ou faute ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais apporter une remarque sur les « souris et les montagnes » de mon dernier article :

Lorsqu’on écrit sans être journaliste, on a son propre style et ses métaphores. Avec les mots on joue au chat et à la souris.

Le chat n’est pas toujours victorieux comme tous les prédateurs face à leurs proies. C’est la loi de Dieu. Les prédateurs ne chassent et ne capturent que les animaux faibles, épuisés, agonisant ou isolés. Ni l’un ni l’autre n’est cruel ou stupide, mais c’est la loi de la dialectique : vivre ou mourir, s’imposer ou disparaitre. Il n’y a ni improvisation ni absurdité, chacun utilise ses moyens et son instinct de conservation. L’ancien système et l’ancien colonisateur sont des prédateurs et nous pouvons toujours être une proie facile faute de vision lointaine et de lucidité sur ce qui se trame.

J’ai mis l’image d’un chaton, car c’est en jouant qu’il apprend à chasser, il ne met pas à mort sa proie rapidement pour se former en prédateur compétent et dangereux lorsqu’il sera adulte. Les chatons, ou les jeunes loups, qui attendent leur tour de prédateurs voraces et cupides sont nombreux, aux aguets.

Les souris sont des bestioles sympathiques, extrêmement rusées et fort habiles avec un sentiment social fort développé. Elles sentent le danger et envoient des éclaireurs voire des sacrifiés pour sauver leur communauté et défendre leur territoire. Il est rare de voir une communauté de souris décimée par un poison. Il est rare de voir une communauté de souris se laisser prendre au même piège et au même endroit deux fois de suite.

Les souris peuvent devenir des mutantes. On verra la suite.

Les montagnes sont d’abord les martyrs qui doivent se poser la question sur leur sacrifice et le confronter au diction algérien « Al Jamra thouled ar ramad : la braise engendre la cendre ». C’est la loi des générations qu’Ibn Khaldoun a légué.

Les montagnes sont aussi les grands peuples qui ne plient pas face à la Hogra. Comme disait Malek Bennabi, l’humain a une âme indestructible, lorsque l’humanité ne déserte pas les cœurs, un peuple peut être conquis par un envahisseur ou des tyrans, mais il ne sera jamais colonisé ni humilié. Il est impossible que Dieu fasse soumettre les bons aux mauvais, ce serait absurde et injuste. Montesquieu a longuement disserté sur ce sujet.

Les peuples et les nations peuvent être détruit par le sectarisme et l’esprit de clan comme le montre Ibn Khaldoun. Les territoires peuvent être disloqués par la mentalité de zwawas, ces belliqueux extravagants qui refusent l’État légal et qui combattent comme des mercenaires pour le compte des consuls romains ou comme des insensés pour la gloire de la tribu. C’est la même mentalité des Zwafas, les Zouaves, auxiliaires du colonialisme français. Si certains Algériens veulent les voir comme des symboles de gloire et de bravoure, c’est leur droit, mais qu’ils ne viennent pas donner justification en se cachant derrière Boudiaf ou Abane Ramdane.

Les souris mutantes accouchées par une montagne niée et contestée, ce sont les vrais bavards qui veulent faire dire à la Révolution algérienne, aux martyrs et au peuple algérien ce qu’ils n’ont pas dit ou n’ont pas souhaité. Les rats sont ceux qui ont confisqué la révolution algérienne et l’ont transformé en rente et corruption. Ce sont eux qui veulent, au nom d’idéologies importées, dissoudre un peuple et ses principes de Novembre. Les rongeurs veulent continuer à grignoter le fromage et imposer leur rente idéologique. Au lieu de débattre utilement et favoriser l’émergence d’une avant-garde, ils dissipent l’énergie du peuple pour ne pas aller aux élections où ils seront non seulement et une fois de plus désavoués, mais devront rendre compte des manipulations idéologiques, de l’effusion de sang, de la gestion économique et administrative catastrophique. Aucune souris n’aurait détruit son territoire et sa progéniture pour faire plaisir à un chat ou à un faucon.

Pousser Taleb El Ibrahimi à jouer le rôle de souris, de chat ou de lièvre est une erreur pour lui et une faute pour ceux qui l’ont persuadé de jouer le rôle messianique dans un univers où la Prophétie est close et achevée. Boudiaf a tenté de jouer ce rôle sans succès. L’heure est aux résolus, armés d’une foi et d’une raison pour changer le destin et éviter l’effondrement de l’Algérie.

C’est une erreur d’appréciation de sa part, car cela ne va pas changer l’équation fondamentale, de nature idéologique et non politique. Le dépassement de la crise idéologique ne peut venir que par des élections présidentielles et parlementaires devant lesquelles la minorité bruyante est contrainte d’accepter le verdict des urnes ou d’être socialement et politiquement désavouée.

C’est une faute grave de la part de ceux qui veulent utiliser le prestige du Cheikh El Ibrahimi et les Oulemas pour imposer leur vision de l’Algérie. Oui cela aurait été possible dans une élection normale, mais impossible dans une transition floue. En réalité il y a plusieurs fautes :

Taleb El Ibrahimi, est un grand monsieur, croyant, probe, intellectuel et cultivé, mais il ne peut représenter un courant singulier de l’Islam ou de la personnalité algérienne. Fatalement, il sera otage ou désavoué par ceux qui l’ont réclamé.

Ceux qui l’ont réclamé et poussé à intervenir dans le champ politique sont ignorants de la situation réelle du pays, ils confondent la situation de 2019 avec celle de 1992. Le paysage politique, sociologique de l’Algérie a changé. Les mouvements islamiques sont en déroute dans le monde par leur indigence politique et leurs limites culturelles et intellectuelles. Ceux qui soutiennent El Ibrahimi n’ont ni programme ni équipe de gouvernement capable de l’épauler. Ils ont gaspillé tous leurs cadres et ont dilapidé leur temps dans la dénonciation des généraux. Les quelques « illuminés » nous parlent d’économie islamique et de banque islamique sans faire la distinction entre les lois économiques et sociologiques et les Fiqhs antérieurs des civilisations musulmanes disparues qui répondaient à un rapport des forces, à une grammaire spatiale et temporelle dépassée aujourd’hui par les outils de connaissance, la mondialisation, la technologie…

La pire des fautes est de faire valoir – en utilisant l’âge avancé, la bonne foi, le patriotisme et le manque d’information (du fait du retrait politique) – les agendas de l’ancien système et ceux des revanchards. Les uns veulent la confusion et une longue période de transition, les autres prendre la revanche sur l’armée. L’ANP est devenue une obsession psychiatrique, une aliénation mentale. Personne ne veut voir l’agenda occulte qui manipule toutes les souris algériennes et toutes les montagnes de l’Algérie : Pousser l’ANP à la faute, ne pas affronter l’échéance politique.

Cette faute, à laquelle l’armée algérienne ne va pas suivre, va donner des munitions au clivage idéologique entre islamistes et laïcistes et embraser l’Algérie ou une partie de l’Algérie qui a un compte à régler avec Benbadis et Ibrahimi. C’est une grave faute, car faire de la politique c’est anticiper, mais aussi faire avec la réalité dans ce qu’elle offre de possibilités et à chaque fois ouvrir les brèches et élargir les horizons.

Personnellement, j’attends d’une figure historique non pas de s’aligner sur des souris, mais d’être une montagne qui prend de la distance et de la hauteur, et qui appuie de tout son poids pour peser sur le rapport des forces. Le rapport des forces réelles n’est pas celui qui donne illusion par ses manifestations festives, il est dans le pouvoir qui se bat entre l’ancien et le nouveau, la disparition ou la reconduction.

Il n’est ni juste ni raisonnable qu’on implique une grande figure dans un combat politicien d’arrière-garde. Si Taleb El Ibrahimi devait dire quelque chose de solennel c’est demander aux partis politiques de jouer leur rôle de politiciens.

Le politicien a pour tâche de conquérir le pouvoir et de faire appliquer son programme. Ceux qui ne veulent pas faire de politique doivent quitter l’arène politique et laisser les jeunes s’organiser sans diversion ni subversion ni désinformation…

Le politicien a pour tâche de gouverner, il cherche l’assise populaire pour avoir légitimité, car les décisions à venir sont graves et difficiles. Nous avons des problèmes de trésorerie, de valeur du dinar, de partenariat étrangers, de contrats faramineux en matière d’énergie, de frontières où les Français et les terroristes nous encerclent… Tout prolongement de la confusion aura des conséquences politiques, économiques et sociales.

Une transition avec un conseil uniforme sur le plan idéologique n’aura ni la légitimité ni la légalité ni la compétence pour statuer sur ce qui va engager l’avenir du pays. Une transition avec un conseil hétérogène sur le plan idéologique et politique va produire le blocage des institutions et des administrations avec le risque d’une crise majeure d’effondrement de ce qui reste de l’Etat faute d’obtenir un consensus au sein de ce conseil. L’appel fait à Zéroual n’est pas d’ordre platonicien, mais l’éclatement de l’Etat et les divergences idéologiques et politiques tant au sein du Haut comité d’Etat qu’au sein de l’Etat-major de l’Armée annonçaient une fin dramatique au système. Refaire la même faute serait un crime contre le peuple algérien.

Ce serait ajouter des erreurs et des fautes que de considérer l’armée comme un partenaire politique alors qu’elle a annoncé officiellement sa neutralité politique et son confinement à son rôle d’arbitre le temps que les nouvelles institutions se mettent en place et qu’elles se consacrent à sa vocation de défense du territoire. C’est aux partis politiques de se mettre d’accord sur un candidat avec un programme commun ou afficher plusieurs candidats avec des programmes différents. C’est au peuple de décider.

On veut faire croire que la situation de l’Algérie est exceptionnelle comme si nous étions en guerre ou en catastrophe naturelle. La situation est grave, pour la surmonter les partis politiques doivent, et c’est leur mission, demander des garanties sinon se désister et quitter la politique. Les intellectuels et les journalistes doivent jouer le rôle de pédagogues objectifs et éclairer le peuple au lieu de le caresser dans le sens du poil. La souveraineté du peuple est dans le devoir de l’informer et de le mener à faire ses choix politiques, économiques, sociaux et informationnels librement avec les garanties qui préservent sa vie, sa liberté et sa dignité.

Encore une fois, une icône historique est comme une hirondelle, elle ne fait pas le printemps. Si Taleb jouissait d’un véritable appui populaire, il aurait fallu lui faire prendre le chemin le plus court et le plus efficace pour la rupture et le changement : se présenter comme candidat contre Ali Ghediri. On aurait assisté à un véritable challenge et chacun aurait en taille réelle sa représentation populaire. Il aurait demandé des garanties et incité les Algériens à aller aux urnes et à contrôler les urnes. Même dans cette possibilité, il aurait déçu les partisans du FIS qui le soutiennent, car nourri à la culture de Boumediene, il ne pourrait puiser ses ressources et ses inspirations que dans cette culture que les islamistes refusent.

Nous avons l’exemple typique de l’engagement politique et de la prise décision efficace dans la grande figure musulmane malaisienne Mohamed Mahatir. Il a édifié économiquement et politiquement un pays. Il a démocratiquement mis fin à sa vie politique. Voyant son Pays mener vers la corruption et la gabegie, il est revenu à plus de 90 ans à la politique en briguant un mandat présidentiel qu’il a obtenu par voie électorale. Plébiscité, il s’est attaqué à la corruption et au redressement de son pays. Personne ne peut faire l’économie d’une légitimité par la voie des urnes.

Aucun homme, aussi prestigieux soit-il, ne peut faire le poids devant les pressions internationales s’il n’est pas appuyé par une base populaire. La base populaire est celle dont la conscience individuelle s’est manifestée devant la solitude et la responsabilité qu’offre un isoloir d’un bureau de vote. Le festif populaire est une expression légitime, mais elle ne garantit pas l’engagement au moment de la difficulté. Le FIS devrait, sur la base de son expérience, nous expliquer comment et pourquoi ses partisans et ses sympathisants nombreux ne se sont pas mobilisés fortement pour imposer le respect du verdict populaire. Il y a une différence entre une volonté politique et un état émotionnel conjoncturel.

Les experts algériens de l’éradication et de l’ancien système ainsi que les étrangers savent que les islamistes fonctionnent sur l’affectif populiste et sur le zaïmisme : ils réitèrent l’expérience de 1991 : placer le FIS dans la situation d’opposant à l’armée. D’une pierre ils frappent deux souris : l’armée et le mouvement islamique avec les conséquences en termes de dérapages par la violence et la répression. Boudiaf a été manipulé à ses dépens, El Ibrahimi l’est aussi.

La psychologie du sauveur est une tare algérienne que les experts manipulent avec brio pour briser les icônes historiques et réaliser leur agenda idéologique. La psychologie des Zwawas qui savent détruire, mais ne savent pas construire et édifier, est une autre tare nationale. A chaque occasion historique nous la ratons car nous nous empressons tout en nous focalisant sur le formel, le sensationnel et l’illogique. Nous nous réclamons de Mohamed (saws), mais nous agissons contre la Sunna de Dieu :

الأناة من الله تعالى، والعجلة من الشيطان

L’endurance provient de Dieu, la précipitation provient de Satan

La précipitation, l’improvisation, les raccourcis, la revanche conduisent à la nuisance de l’esprit et à la stérilité de l’action provoquant souvent des regrets par l’échec et les pertes provoqués par des comportements impulsifs et insensés.

Si jamais Ibrahimi sera désigné (par qui ?) pour gérer la période de transition : les éradicateurs et les agents de l’ancien système le mettront en situation de verrouillage selon l’expression algérienne « Damma fil oued ». Pour l’instant, ce sont les francophones et les éradicateurs laïcistes, qui ont les clés du système algérien ainsi que l’expérience des rouages de l’Etat algérien. La meilleure façon de conserver intact ce système est de reconduire les mêmes opérateurs. Leurs opposants n’ont ni l’expérience ni les réseaux, ils seront mis en échec. Nous irons de crise en crise jusqu’à épuisement du pays.

Notre principe est le respect de la doctrine réformatrice du Coran qui exclue toute précipitation et toute improvisation :

يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ وَيَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَيَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنكَرِ وَيُسَارِعُونَ فِي الْخَيْرَاتِ وَأُولَٰئِكَ مِنَ الصَّالِحِينَ

{Ils ordonnent ce qui est convenable, ils interdisent ce qui est blâmable, ils rivalisent en bonnes actions. Ceux-ci font partie des justes. Quelque bien qu’ils accomplissent, il ne leur sera pas dénié} [3:115]

Au niveau d’une nation, ce n’est pas une intention individuelle, mais un programme bien charpenté, progressif, réformateur. Le levier de ce programme est économique et social, mais sa conduite et son exécution sont politiques.

La politique est une éthique qui répond au pourquoi, elle définit les priorités et la finalité. La politique est, une science qui définit le comment ainsi que l’opportunité, la pertinence et la cohérence des méthodes et des moyens. La politique est un art qui explore toutes les possibilités et toutes les hypothèses pour n’en garder que celles qui sont réalistes, faisables et viables. L’homme et la chose ne peuvent faire l’impasse sur l’idée ni occulter la démarche politique ni aller à contre sens de la raison ou des concepts.

Sur les concepts et les méthodologies, je ne vois pas Taleb El Ibrahimi réaliser le consensus doctrinaire, idéologique et politique entre les fans de Belhadj, Nahnah, Djaballah. Ils ne sont pas capables de s’associer pour un candidat unique et encore moins s’associer avec d’autres partis moins conservateurs. L’Armée algérienne ne va changer sa feuille de route pour un schéma sans logique ni garantie et de surcroit manipulé par les experts de l’ombre.

Ce n’est donc pas au peuple algérien de payer les conséquences des agissements des insensés, des corrompus et des incompétents. Ce n’est pas à lui de subir les caprices des séniles ou des revanchards. Ce n’est pas à lui de porter le fardeau de ceux qui agissent avec précipitation.

L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Jésus fils de Marie disait aux gens :

لا تُلْقُوا باللؤلُؤ إلى الخنزير, فـإنّـــه لا يصْنـــع بـه شيئـاً ولا تُعْطُوا الحِكْمةَ مَن لا يُريدها فإن الحكمةَ أفضلُ من اللؤلؤ, ومن لا يرِيدها أشَرُ من الخنزير

Ne jetez pas des perles aux pourceaux, ils ne sauront quoi en faire. Ne donnez pas la sagesse à celui qui n’en veut pas. La sagesse est meilleure que les perles, mais celui qui refuse la sagesse est pire que les pourceaux.

On a commencé notre article avec les souris on le finit avec les cochons. Disons-le franchement : les souris n’ont rien à faire des perles, des cochons et encore moins de la sagesse, leur instinct et leur odorat leur suffisent pour ronger ce qui se trouve à leur disposition. Qu’on n’aille pas reprocher à Jésus de considérer les humains ou les juifs de cochons. Il faut lire les paraboles au degré qui leur sied. Se tromper de métaphores dans la lecture c’est faire des erreurs de sens, tromper les autres sur le contexte de lecture c’est les pousser à la faute, lire la réalité déboitée de la vérité ou prononcer une vérité sans la confronter à la réalité c’est fatalement faire une faute, car nous prenons la narrative comme vérité-réalité.

Lorsqu’on accepte de prendre une responsabilité alors que ceux qui nous la proposent n’ont ni la compétence ni les moyens de nous donner les instruments, le cadre et le soutien réel pour exercer la responsabilité confiée, alors c’est une erreur ou une faute selon le degré de responsabilité et l’étendue des conséquences.

Au lecteur d’apprécier.

Omar Mazri

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