Tollé contre Gaid Salah

Comme prévu, les laïcistes et les éradicateurs algériens se sont mis à l’unisson et ont envoyé leurs troupes déverser leur haine contre Taleb El Ibrahimi et ce qu’il représente comme symboles. Malgré que la déclaration de Taleb reste une erreur politique pour lui et une faute grave pour ceux qui l’ont poussé à réagir, elle reste un grand pavé dans la mare des politiciens et des idéologues. En réagissant avec haine et violence contre El Ibrahimi, ils n’ont fait que commettre une faute plus grave qui pèsera lourd dans la suite des événements, une fois clarifiés, car la mémoire collective va conserver leur opposition à la République de Novembre et de Ben Badis.

Dans une Algérie où on n’assiste qu’à des erreurs et des fautes par des gens qui ne savent que détruire sans rien proposer de constructif, de structurant et d’édifiant, l’inédit est en train de se produire : Une échéance électorale décisive sans candidat et sans électorat. Nous sommes le seul pays du monde où l’armée se confine à la légalité constitutionnelle et demande la tenue des élections alors que les partis politiques, la société civile et le peuple refusent le vote sous prétexte que tout le monde doit dégager.

On refuse la révolution avec une avant-garde révolutionnaire, une doctrine révolutionnaire, un programme révolutionnaire, une constitution révolutionnaire, mais on fait tomber l’État déjà fragile sans avoir construit une alternative. Quel est le génie du peuple algérien ?  Malek Bennabi avait analysé le génie des peuples français, allemands et anglais, mais il n’a pas osé avancer un qualificatif se contentant de décrire l’esprit tribal, irresponsable, obstiné, mégalomane et narcissique de l’Algérien cultivant à la fois le culte de la personnalité, la pratique de midi à quatorze heures et la politique de la chaise vide.

Maintenant que nous allons entrer dans l’impasse de l’inconnu, nous pouvons dire que l’ancien système et ses alliés objectifs, les éradicateurs laïcistes et les Français, ont réussi leur tactique en attendant de dérouleur leur stratégie. Le jeu des souris infantiles va dévoiler le grand et méchant loup : Tag ‘ala men Tag.

Toute la haine et toute l’artillerie seront focalisées sur Gaïd Salah puis sur l’ANP si elle ne réagit pas à temps en identifiant et en faisant sauter les mines que les Zwawas ont larguées sur l’ensemble du territoire national. Gaïd Salah s’exprimant au nom de l’ANP a dit sans détour que l’armée respecterait les dispositions de la constitution et ne tomberait pas dans le même piège que l’armée en 1992, lorsque les dirigeants sont sortis de la constitution et ont donné le pouvoir politique aux éléments parasites et infantiles. Il a dit que l’armée a été poussée à céder le pouvoir aux blocs politiques qui ne représentaient pas les principales forces politiques du pays.

Les Islamistes partagés entre les rentiers, les incompétents, les manipulés et les revanchards ont fait de nouveau le jeu de ceux qui les ont manipulés et conduits à l’acharnement contre Chadli Bendjedid et à la provocation de l’armée avec les conséquences que l’on sait. Les conséquences à venir ont été largement explorées par des dizaines d’analyses sur cette même tribune. Chacun devra assumer ses responsabilités. On a beau siffler, l’âne ne boira pas. Pour boire, il faut avoir soif et avoir la capacité de discernement pour se repérer et trouver le bon puits ou la bonne rivière. Nous avons bu à la rivière de la folie comme je l’ai déjà exprimé dans un article précédent annonçant nos errements et errances.

Pour demeurer objectif et rester utile en termes d’analyses et de pédagogie, je me dois de signaler les grosses erreurs de l’armée dans la gestion de la crise politique et institutionnelle qui vont devenir des fautes si elle ne trouve pas les moyens de sortir de l’impasse actuelle :

La première erreur : Au lieu de pousser Bouteflika à la démission, il aurait fallu soit opter pour un véritable coup d’État militaire et refaire le scénario Boumediene, mais en restituant le pouvoir aux civils dès qu’ils sont prêts à aller aux élections et ne pas avoir peur de l’épreuve de force contre les Etrangers. Sinon pousser Bouteflika à assumer son mandat jusqu’à la fin en s’assurant du changement des hommes clés : gouvernement, conseil constitutionnel, ainsi que de la révision de la Constitution (plus exactement le gel de certains de ses articles) pour ne pas tomber dans les impasses.

La seconde erreur : Il aurait fallu que l’ANP s’engage dans la lutte idéologique et gagne la bataille médiatique. Il aurait fallu un porte-parole de l’ANP bilingue, bon communicant et pédagogue. Il aurait fallu faire renverser tout le pouvoir médiatique ancien acquis aux rentiers, aux usurpateurs et aux imposteurs. Les nationalistes, les intellectuels objectifs et les jeunes auraient dû trouver des canaux d’expression pour inviter au débat et au sens des responsabilités. Les communiqués militaires, malgré leur forte teneur politique et leur rigueur juridique, n’avaient pas trouvé d’écho et il aurait fallu s’en apercevoir immédiatement.

La troisième erreur : Sous-estimer les opposants à l’Armée parmi les partisans de l’ancien régime et les éradicateurs. Ce ne sont pas des gens, mais des forces réelles, organisées médiatiquement, politiquement, socialement, diplomatiquement. Ce sont ce qu’on appelle le deep state (l’Etat profond) qui détient le pouvoir réel et qui peut décider du sens des évènements et de l’orientation du mouvement populaire. Ce pouvoir occulte détient les municipalités, les préfectures, les administrations, les médias, le mouvement associatif, l’économie et les médias. Ce pouvoir est une force de nuisance et de désinformation. Il mène une guerre de survie idéologique et une lutte pour maintenir ses privilèges et ses réseaux. Il est expert en noyautage et en subversion. Il avait manipulé les forces opposées à son idéologie et à ses intérêts et en ce domaine il a acquis une expérience redoutable. Ces forces, par ignorance ou par calculs, visent l’ANP et le FLN en tant que symboles de la libération nationale et sont de fait l’instrument de l’ancien colonialisme. Maintenant que la première manche est en leur faveur, ils vont redoubler d’effort pour réaliser leurs objectifs : reprendre en main les postes stratégiques de l’armée, de la sécurité et de la sureté sinon fragiliser l’armée et son commandement voire les rendre vulnérables aux menaces extérieures.

La quatrième erreur : Sur estimer le peuple et donner crédit à son nationalisme hystérique et à sa volonté réelle de changement. Un peuple soucieux du changement prend une allure grave, un comportement responsable, une initiative pour l’organisation, une détermination à produire ses propres élites, une manifestation de revendications réalistes sans équivoques. La foule n’est pas une donnée politique, mais une psychologie et une sociologie qu’il faut comprendre et à qui il faut répondre par l’affectif et non par le rationnel.

Ali Ghediri que nous avons soutenu sans ménager nos efforts, en prenant tous les risques inhérents à notre engagement pour sa candidature est resté prisonnier de sa vision scolastique et techniciste sur la 2ème République sans remettre en cause la faiblesse de sa communication ni relever le défi d’aller vers les foules.

Nous sommes les seuls sur cette planète à disposer de deux forces gigantesques sans savoir les utiliser pour changer l’ordre des choses : Les millions de fidèles de la Mosquée et les millions de manifestants dans les rues. Quel gâchis. Lénine avec 500 000 hommes a réalisé la plus grande révolution du monde. Khomeiny avec les bazars a instauré la première République islamique. Les Etats-Unis, la France et tant d’autres ont radicalement changé leur environnement avec peu de moyens. Ils avaient une doctrine claire et une avant-garde éclairée. Nous avons plus de moyens, mais nous sommes, selon l’expression de Noureddine Boukrouh, du Ghachi (une foule, une multitude), sans élites courageuses, audacieuses et pertinentes. Ils vont non seulement demander le départ de Gaïd Salah, mais la criminalisation de tous les officiers de l’armée. Ils vont faire plus : Demander la libération et l’impunité de tous les escrocs, de tous les corrompus et de tous les complotistes pour sauver ceux qui financent leurs médias et leurs parrains. Bled Miki, Miki al maridh pas le vrai. N’est-ce pas que la radicalisation de certains experts de la démocratie et de la désinformation a commencé juste après l’arrestation de Tewfik et de Tartag ?

Les victimes du terrorisme ainsi que les exclus et les dépossédés de leurs acquis politiques et culturels avaient la possibilité d’emprunter le chemin le plus rapide et le plus direct pour revendiquer leurs droits à la justice et à la vérité, ils ont préféré différer et attendre le nouveau Messie ou l’Antéchrist alors que la réalité exige « un tien vaut mieux que deux tu l’auras ». Aï J’ai ri, pays des chimères et des pleurs. Pays des contradictions et des renversements de situation : Les mêmes qui avaient demandé l’annulation des élections et l’intervention de l’armée sont les mêmes aujourd’hui qui demandent l’annulation des élections, mais refusent l’intervention de l’armée ???  Ce sont les mêmes qui accusent l’armée d’être détentrice du pouvoir alors qu’ils ne font qu’à leur tête et dans le sens de leurs intérêts opposés à ceux du peuple. Aï J’ai ri, pays de Cocagne pour les coquins ingrats.

Je reviendrais, dans un prochain article, sur ce qui nous a manqué et continue de manquer réellement : La conscience de nation et la culture de l’État. La perte de temps et la conduite vers la confusion et les risques de dérapages font mal à toute conscience aiguisée qui a peur pour son pays et qui ne se laisse pas contaminer par les insensés et les calculateurs.

La grande question et la grande inconnue : Est-ce que tous les cœurs en Algérie ressemblent à ceux des traitres, des lâches et des comploteurs comme se sont ressemblés les cœurs des Juifs errant après Moïse, qui avaient déjà préféré le vil au subtil, le beuglement du veau à la vérité sans tâche… L’acte 10 vient de s’achever sur une déception. L’acte 11 va commencer. Dissipation totale des énergies ou surchauffe et surenchère. Qui vivra verra !

La question fondamentale restera posée : Qui sera l’arbitre ? Quelles seront les règles d’arbitrage ? Quelle finalité ? Quelle échéance ? Quelle Algérie ? Quels défis ? En ce qui me concerne, je fais le pari que tous ceux qui ont abandonné le navire, le laissant aller au naufrage sous prétexte qu’il faut se ranger derrière l’opinion des insensés (une infime partie du peuple, celle que la caméra met en vedette) que le jour où il sera de nouveau question des élections présidentielles et législatives, ils seront rejetés par la majorité du peuple. On peut tromper le peuple un jour, mais on ne peut le tromper toujours.

Ce peuple finira par s’apercevoir que les forces armées et les agents de la sureté nationale ont réalisé le miracle : Aucune répression, aucun incident majeur, aucun blessé, aucun mort en plus de trois mois de manifestations populaires à travers l’ensemble du pays. Il finira par comprendre les raisons obscures (idéologiques, économiques et géostratégiques) des partisans du nihilisme politique. Le retour de manivelle sera terrible. Une grande énergie a été accumulée en Algérie, elle ne peut se dissiper sans laisser de trace, sinon elle va engendrer un tsunami. La nature a horreur du vide et elle a horreur de l’immobilisme.

Pour l’instant, voici l’avertissement de Malek Bennabi du 10 janvier 1951 qui revient comme un oracle grec récurrent en 62, 92, 2014 et 2019 :

Lecteur musulman, mon frère et mon ennemi,

Je veux te parler, te dire des choses très graves.

Dans une précédente publication, une pudeur m’avait retenu. Je ne voulais pas te dire certaines choses pour te les laisser à entendre. Mais je veux ici te les faire entendre clairement car la mauvaise foi et l’ignorance des voleurs de prestige ont encore prise sur ta conscience. Tu représentes à leurs yeux une parcelle de pouvoir qu’ils veulent garder.

Aussi doit-je d’abord dénoncer ton impuissance à éventer leurs pièges, à sentir tes erreurs. Je veux t’apprendre à leur poser des questions, à te poser des questions, pour éviter leurs pièges et tes propres erreurs.

Commençons par le commencement. Ce commencement est dans la confusion, dans ton impuissance à voir clair. Tu sens bien ton mal, mais comment le nommes-tu ? Au lieu de te recueillir sur le mal, de poser des interrogations, de te demander : pourquoi donc suis-je colonisé ? Tu as simplement prêté l’oreille aux voix de la foire. Et comme les voleurs de prestige, comme le malheureux troupeau qu’ils exploitent, tu t’es écrié à ton tour « A bas le colonialisme » puis tu as prêté encore l’oreille aux vociférations de la foire. Et tu as voulu, à ton tour, nommer ton mal…

Ne me prête pas l’oreille, mais l’attention pour comprendre les choses. Fais un effort d’imagination pour comprendre les choses. Fais un effort d’imagination pour me suivre, à pas de géant.

Suis-moi à San-Francisco. Regarde avec tes yeux et ton intelligence et non avec tes oreilles. Cette ville et les milles aspects de la vie que tu vois sont l’œuvre de cet homme que tu aperçois là, penché sur son labeur, il travaille…

Mais que signifie, en termes analytiques, en éléments primordiaux, cet acte magique par lequel l’homme transforme la nature et se transforme lui-même ? Que signifie ce mot qui traduit à la fois la peine, la sueur de l’homme et la condition fondamentale de son bien-être, de sa sécurité et de sa puissance ? C’est ce mystère que je veux d’abord te révéler. Que fait l’homme qui travaille, qui crée par sa peine sa condition ? Il fait essentiellement une synthèse : la synthèse de l’homme, du sol et du temps…

Maintenant que tu es initié à un grand mystère, poursuivons notre chemin, à pas de géant. Tu as traversé New York, tu as aussi contemplé Londres et Paris, tu as atteint Varsovie, et tu as poussé jusqu’à Moscou ou plus loin encore, jusqu’à Tokyo. Qu’as-tu vu ? Les aspects essentiels de la vie ont-ils essentiellement changé au cours du trajet, si tu l’as fait les yeux et l’esprit grand ouverts ? Tu as vu partout, les mêmes édifices, les mêmes routes, les mêmes usines, les mêmes ateliers, les mêmes machines, les mêmes écoles, les mêmes laboratoires. Et tu as vu aussi que c’est cela et rien que cela qui fait la condition de l’homme. Mais « cela », cette même synthèse de l’homme, du sol et du temps que tu as constaté de San Francisco à Moscou, « cela » comment se nomme-t-il dans l’histoire ? Tu le sais puisque toi- même, quand tu veux appeler les choses par le nom, tu le nommes la « civilisation occidentale ».

Mais poursuivons encore notre voyage, en changeant d’itinéraire. Nous allons partir de Tanger, traverser l’Afrique du Nord, longer le littoral sableux de la Tripolitaine, traverser le Nil et le canal de Suez, visiter les pays du Moyen-Orient, nous enfoncer dans les territoires musulmans de l’Inde et atteindre Java. Qu’aurons-nous vu ? N’est-ce pas aussi les mêmes aspects essentiels de la vie : la même inactivité, la même pauvreté, la même ignorance, la même somnolence ? Mais comment cette aire où règne le silence ? N’est-ce pas l’aire de la civilisation musulmane ? Cela aussi tu le sais. Mais ne me pose pas encore de questions.

Complétons encore notre tour d’horizon pour tirer une conclusion générale. Après cet itinéraire dans l’espace, faisons un autre dans le temps. Reculons d’un millénaire dans l’histoire. L’aire musulmane s’étendait alors de Samarkand à Cordoue et l’aire occidentale de Londres à Moscou. Mais de Cordoue à Samarkand, c’était un chantier où travaillaient des penseurs, des savants, des docteurs, des artistes, des artisans…L’aire où l’homme réalisait la synthèse de la civilisation musulmane. Cependant que dans l’autre aire, de Londres à Moscou, régnait l’état féodal où l’homme vivait en « serf taillable et corvéable à merci ». Serais-tu tenté de faire un bond en avant, un bond de mille ans dans l’histoire ? Alors ne m’interroges pas sur l’avenir, je l’ignore. Je te dirais seulement cette parole de Celui qui sait : « Tels sont les jours. Nous les donnons tour à tour aux hommes » ( Coran. Ali ‘Imrane 139 )

Maintenant que nous sommes au terme de notre voyage, tirons plutôt une conclusion. Tu as constaté de visu que la condition de l’homme ne résulte pas des données ethniques, linguistiques, politiques ou géographiques. En effet, de San-Francisco à Moscou, il y a plusieurs langues, des races différentes, des systèmes politiques et des climats divers. Mais tu as constaté la même condition humaine, résultant du même labeur, de la même synthèse. Tu as constaté que cette condition est liée aux données générales d’une aire, qu’elle ne varie pas essentiellement d’un cadre institutionnel à un autre, d’une démocratie à une monarchie, mais d’une civilisation donnée à une autre.

Tu as constaté, en un mot, que le destin de l’homme est profondément marqué par sa civilisation, qu’il s’élève ou déchoit avec elle. C’est cela la conclusion essentielle que je t’invite à tirer de ce voyage dans l’espace et dans le temps, c’est-à-dire dans l’histoire. Cette conclusion est capitale car elle constitue un critère et une méthode. C’est un critère pour éviter ta propre erreur et les pièges qu’on peut te poser pour déceler le faux, pour distinguer le patriotisme de la trahison. Car tu sais à présent que tout ce qui ne sert à réaliser la synthèse de l’homme, du sol et du temps est un faux dans l’histoire, donc un faux aussi dans la vie quotidienne. C’est aussi une méthode parce qu’en inspirant ta philosophie sociale, elle donnera à ton effort son efficacité maximum, elle donnera à ta vie le sens d’une flèche pointée vers une civilisation, c’est-à-dire, comme tu le sais, vers la seule condition humaine possible.

Et maintenant que tu es en possession de ce critère et de cette méthode dont je vais approfondir pour toi dans cette étude- je veux te faire réfléchir sur tes erreurs et tes illusions. Ton problème est faussé d’emblée quand tu le nommes d’un nom qui lui donne des frontières et qui donne à ton intelligence des œillères. C’est cela ce que tu fais quand tu parles de « problème algérien » ou de « problème yéménite », sachant pourtant que le mal est le même de Tanger à Java. As-tu le droit de nommer la peste de noms différents, ici la fièvre et ailleurs autrement ? Tu sais que du diagnostic découle la médication, et que si l’un est faux, l’autre est fausse fatalement. Et tu vois aussi le signe, mais tu ne vois pas ce qu’il désigne.

En pays chrétien, mon frère, la croix est un signe qui désigne aussi le cimetière. C’est le sceptre de la mort. Dans un pays colonisé, la colonisation est aussi un sceptre qui désigne la colonisabilité. Pourtant, je ne t’entends jamais parler de ta colonisabilité, mais seulement de la colonisation. Tu ne dis pas « pourquoi je suis colonisé » ? Tu dis seulement : « je suis colonisé ». Tu ne parles pas de tes « devoirs » mais seulement de tes « droits ». Je sais que ton attitude stérile découle de l’absence d’un critère et d’une méthode. Tu écoutes tes erreurs et leurs mensonges. Car les voleurs de prestige te mentent, eux qui n’ont pas le souci de t’éclairer mais de t’éblouir, de te servir mais de se servir de toi pour détenir et garder une parcelle de pouvoir.

Et pourtant, il est clair que pour détruire la plante vénéneuse, il faut l’atteindre dans son germe, à la racine. Or la colonisation prend racine dans la colonisabilité. Là où un peuple n’est pas colonisable, la colonisation ne peut s’établir sur son sol. Le peuple allemand n’est pas colonisé aujourd’hui, bien que le sol allemand soit occupé. Le colonialisme ne peut planter son sceptre que là où il y a le cimetière d’une civilisation, donc l’homme colonisable.

Alors, maintenant, tu peux comprendre, je puis te révéler un autre mystère, entre la colonisabilité et colonialisme, il y a un pacte ; ils se donnent la main, eux aussi, à la foire où les voleurs de prestige monnayent ton destin, notre destin. Le colonialisme sait que la vocifération de la foire ne sont ni du patriotisme, ni de la politiques, ni de la culture, mais de la trahison, de la « boulitique », de la mythologie, de la magie, du mirage, de la mystification. Car tout ce qui ne sert pas à la synthèse de l’homme, du sol et du temps n’est rien dans l’histoire.

Mais je te dois encore un éclaircissement, puisque par principe je ne dois pas te laisser entendre les choses, mais te les faire entendre. Tu peux t’imaginer qu’en somme le problème est presque résolu puisque aussi qu’ailleurs il y a, dans le monde musulman, l’homme qui peut entreprendre la synthèse d’une civilisation musulmane. Il n’y aurait plus en somme qu’à désigner à cet homme son but dans l’histoire. Mais si tu t’imagines cela, je te dirais que tu as perdu le sens de cette étude dès la première ligne et que ton premier pas avec moi est un faux pas. Alors je te dirais mon frère, que je ne parle pas de l’homme qu’a avorté la faillite d’une civilisation, de « l’indigène » colonisable qui est encore plus ou moins colonisé, de Tanger à Java, mais de l’homme qui doit enfanter une civilisation.

C’est dans ce but que j’ai posé dans cette étude le problème de l’homme et que j’ai défini la culture qui peut le créer. Mais ce n’est pas à la foire qu’on peut créer ce créateur. La foire où palabrent les voleurs de prestige, ces faux travailleurs, ces faux créateurs. Au fait, que disent-ils ? Que dit celui-ci que je vois arranger sa imama (turban) et surveiller sa syntaxe ? C’est un fantôme surgi du temps passé, un revenant de l’époque de Haroun Errachid. Il cite, comme argument décisifs, les phrases précieuses d’Ibn en-Nadhim, la prose parlée de Hariri et les rimes étincelantes de Moutanabi. Et toi ébahi, toi fasciné par les mots, tu opines doucement du chef buvant le verbe de ce prêcheur de souvenirs. Et que dit celui-là qui arrange sa grimace des grands jours, sa grimace électorale en surveillant son nœud de cravate ? C’est le prêcheur des besoins nouveaux, il veut te convaincre en citant Victor Hugo et Voltaire et toi tu dodelines de la tête toujours…

Mais au fond de toi, je vois une incertitude : tu rêves tantôt des fastes des milles et une nuits, et tantôt d’une voiture de marque et d’un fauteuil confortable, tu rêves, mon frère et on te fait rêver, mais la civilisation n’est ni un musée de vieux souvenirs, ni un bazar de nouveautés, c’est un chantier, une usine, un laboratoire où l’homme crée sa condition, en faisant la synthèse fondamentale de son pouvoir, du sol et du temps. Et c’est aussi un temple où l’homme peut -quand il veut respirer, s’inspirer- lever la tête au-dessus de son ouvrage et découvrir l’infini de Dieu, de Dieu qui inspire son génie et renouvelle son courage. C’est un temple où l’ignorance doit être attentive et pudique comme un point d’interrogation.

Il faut « chasser du temple » l’ignorance expansive qui se répand en jactance qui est impudique comme un point d’exclamation ».

Omar MAZRI

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La Rédaction

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