Djouha, le chameau et les incompétents

Quand les hommes assument mal leur mission c’est qu’ils n’ont pas la vocation pour cette mission, c’est-à-dire qu’ils n’ont ni la compétence ni l’autorité ni la légitimité. Il ne s’agit pas d’une carence institutionnelle, mais psychologique et empirique.

Le problème est psychologique, car nos structures mentales sont inaptes à se projeter dans le changement même si nos bavardages sont fertiles en matière d’éloge sur le changement, le progrès et la démocratie. Le système algérien a produit du néant. On ne change pas en réclamant ses droits sans exercer ses devoirs. Lorsqu’on demande ses droits en matière de démocratie, de liberté et de progrès c’est qu’en contrepartie on accomplit ses devoirs électoraux, on renonce à la servitude de ses habitudes, on exerce ses responsabilités et on les assume, on produit du travail socialement utile c’est-à-dire dégager du surplus le plus profitable au plus grand nombre.

Réclamer le départ de tous et se mobiliser chaque vendredi dans une « zerda » festive ou papoter dans les médias et les réseaux sociaux comme des femmes de ménages ou des concierges sans produire une élite, une revendication sensée et applicable, un rapport de forces politique c’est de la chimère.

Le problème est empirique : Refaire la même expérience bâtie sur des schémas anciens, des systèmes de cooptation, des pratiques improvisées sans fondement théorique ni méthodologique.

Le système algérien dans son idéologie, ses valeurs, ses acteurs, ses méthodes, ses références, ses projets est fini. Il lui manque la force, le courage et l’élan salvateur pour aller au changement véritable par la voie la plus rapide et la plus efficace. L’ancien est moribond, mais le nouveau n’est pas né. Le virtuel qui pourrait s’actualiser en se réalisant par les lois de la dialectique n’est encore ni du domaine du pensé ni du pensable. Le changement n’est ni un vœu ni une prière, mais un acte résolument poussé vers le futur (ce qui est en perspective demain ou après-demain à la lumière de l’expérience d’hier et de l’action d’aujourd’hui) et l’avenir (ce qui est en potentiel de devenir par ses germes et dont nul ne sait quand, comment et sous quelle forme il va advenir). Nos horizons sont bouchés, nos germes n’ont été ni sélectionnées ni plantées : qu’importe le vent si le voilier n’a pas largué les amarres.

Un conseil de transition, une commission de dialogue ou de concertation ne changent rien à l’équation de nos mentalités figées et de nos expériences ratées. Pour dialoguer, il faut des partenaires de dialogue, une intention de trouver un compromis, une légitimité en matière de représentativité.

Le peuple est en train de transformer son énergie en spectacle de rue qui va se dissiper sans produire un processus de germination. Les partis politiques ne sont ni représentatifs du peuple, ni soucieux du changement, ni voulant des élections qui vont les discréditer définitivement. Le système n’a pas envie de disparaitre et il n’y a pas de force véritable qui le pousse à partir ou qui l’aide à quitter la scène discrètement et honorablement. Les étrangers ne voient pas leurs intérêts menacés et tant que l’Algérien ne met pas en péril leur système de prédation, l’Algérie est le dernier de leur souci.

Chacun veut conserver ses intérêts et ses positions, ses rentes et ses habitudes.

Malek Bennabi avait magistralement décrit comment notre mentalité sait « ruser » pour ne pas accomplir ses devoirs en recourant à deux contes populaires :

Le conte de Djouha

Djouha donc était, par une journée froide de l’hiver de nos hauts plateaux, avec ses compagnons d’infortune sous le toit d’un gourbi, comme vous en connaissez autour d’un feu qui répandait sa bonne chaleur. Mais le feu commençait à tomber faute d’aliment.
« Allons chercher un peu de bois dans la forêt à côté ! »

Chacun pris sa direction. Djouha pris la sienne. Mais quand tous les compagnons furent de retour, chacun avec sa brassée de bois, lui n’était pas encore là.
Il s’inquiétèrent :
« Allons voir ce qu’est devenu notre compagnon ! »
Ils partirent sur ses traces et le trouvèrent en train de passer une immense corde autour d’une multitude d’arbres
« Djhouha que fais-tu là ? »
Et notre héros de répondre :
« Vous voyez bien que je veux vous apporter toute la forêt, pour ne plus revenir faire du bois tous les jours.
Et ses compagnons, au comble de l’admiration devant une aussi gigantesque entreprise et presque confus de n’avoir apporté que leurs pauvres brassées, le prièrent humblement de laisser son entreprise à un autre jour, puisqu’il y avait encore assez de bois, et de s’en retourner avec eux.
Et Djouha comble de gloire et gonflé d’orgueil, revint se réchauffer auprès du feu. Gratuitement.

Le conte du chameau

Un jour, un douar nomade, repliait ses tentes et pliait bagage pour aller plus loin.
On fit s’accroupir un chameau qu’on chargea…, qu’on chargea tant et si bien que même avec la moitié de sa charge, il n’aurait pu se relever.

Puis on s’aperçût qu’il restait les deux meules de pierre d’un moulin à bras. Quelqu’un voulut les mettre aussi sur le dos du chameau. Mais une vielle femme intervint :
« Le chameau est trop chargé, il faut les mettre ailleurs, dit-elle »
Mais le chameau répliqua :
« Non ! Non ! Vous pouvez encore les mettre sur mon dos, puisque de toute façon je ne vais pas me relever ».

L’attitude de Djouha montre comment on peut vivre du travail des autres, sans rien faire soi-même. C’est l’astucieux qui exploite la naïveté en prenant des airs de héros. Et la palme de l’héroïsme lui est décernée par ses propres dupés qui travaillent à leur insu pour son compte.  Djouha, c’est une leçon sur les profits de la surenchère démagogique dans le souk  « boulitique ». L’homme providentiel doit faire de la surenchère pour vivre aux crochets du souk.

Le chameau n’est pas un astucieux, mais un humoriste. Son humour met aussi en relief la naïveté des gens. Son mot nous fait rire aux dépens de ceux qui mettent le travail dans des conditions ou, d’emblée, il ne peut s’accomplir. Les conditions du travail doivent être telles que son exécution soit possible.

Djouha et le chameau se rejoignent dans la mission impossible.

Malek Bennabi dit qu’en trente ans d’indépendance nous n’avons tiré aucune leçon méthodologique et que nous continuons à mettre le travail dans les conditions non seulement pour qu’il ne soit pas efficace, mais qu’il devienne impossible.

C’est un peu le travail de la commission de dialogue face au peuple et aux partisans. Nous avons mis face à face les Djouhas et les Chameaux du paysage politique et médiatique d’une Algérie délabrée mais ne tombe pas par la grâce de Dieu.

C’est aussi le forum économique où on continue de fantasmer sur le développement et faire des débats byzantins sur les modèles de développement « capitalisme d’en bas », « capitalisme d’en haut », « Singapore » alors que le débat fondamental sur la gouvernance, la doctrine économique, la culture est occultée. Les conditions géopolitiques du modèle de développement, l’expérience des élites et les mentalités sociales sont oubliés au profit d’importation de modèles de management. Le développent social et économique comme la politique ne sont pas affaire de techniciens, mais de philosophes et de psychologues compris comme concepteurs et analyses des mentalités et des processus idéiques dans un territoire (une culture, une géographie et une histoire). 

Là où on tend l’oreille, on ne voit que des dialogues de sourds, des experts ignorants de la réalité du pays, des insouciants qui jacassent.

Malek Bennabi avec brio montre le lien entre Djouha, le Chameau et le dialogue. Quand la parole est viciée, les ordres commandant ou transmettant alors l’exécution du travail est faussée, faussant ainsi le travail lui-même en rendant ses outils inopérants ou son résultat impossible. Il nous cite l’exemple de la Bible qui narre comment le travail des hommes devint impossible dès qu’il y eut confusion des langages.

Le travail cesse dès que la communication devient impossible.

La parole (le dialogue) lorsqu’elle cesse d’être un badinage, elle doit obéir aux règles du travail : rigueur, méthode, projet contenu dans quelques mots et quelques idées.

Et à ce niveau, en faisant une rétrospective historique, si tous les Djouhas qui s’étaient succédés depuis l’indépendance sur la scène politique auraient pu jouer leur rôle néfaste si le peuple algérien avait eu l’ironie du chameau… Mais, hélas, je me rends compte aujourd’hui que ces leçons ne nous ont toujours pas profitées. »

La situation est kafkaïenne (l’absurdité d’un monde qui a perdu son âme, l’insenséisme d’une élite qui a perdu sa raison et sa morale, l’insouciance d’un peuple qui a perdu ses repères). Nous allons une fois de plus entrer dans des débats identitaires, culturels linguistiques pour noyer le poisson dans l’eau. Nous allons appeler du congelé, du réchauffé, du moisi, du poussiéreux, du revanchard au lieu d’aller à l’efficacité dans la parole et l’action.

J’ai largement commenté les enjeux, les acteurs, les risques pour ne pas avoir à redécouvrir que l’eau de mer est salée. La solution est simple et efficace :

L’armée en position de pouvoir de fait, de circonstance ou de « je ne sais pas quoi » a raté sa communication.

  • Nommer un porte-parole du Ministère de la Défense qui parle au nom de l’ANP.
  • S’adresser directement au peuple sorti dans la rue par « je vous ai compris » en lui proposant de s’organiser en partis politiques ou en comités populaires et d’élire ses représentants. L’ANP donne toutes les garanties pour que ses partis politiques entrent en campagne législatives et présidentielles. Nous avons déjà parlé de toutes les garanties préalables.
  • Personne ne sera exclu des élections s’il manifeste son vœu d’y participer.
  • Fixer la date symbolique du 1er Novembre pour élire le nouveau Président de la République. 

Omar MAZRI

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La Rédaction

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