La langue de Cheikh Zoubir et le ridicule qui ne tue pas

Le ministre algérien de l’Enseignement supérieur, Bouzid Tayeb, aurait exigé l’utilisation de l’arabe et de l’anglais dans les en-têtes de documents officiels, bannissant ainsi le français de l’administration de l’université. Cela appelle quelques remarques.

Si “ To be or not to be : là est la question.” Cette décision d’anglicisation répond à quelle préoccupation ? Est-ce que le peuple en est le solliciteur ? Depuis les 5 mois du Hirak algérien, il n’est question que de « dégagez tous » et il n’y a toujours pas de réponse suffisamment claire pour répondre au peuple qui, à tort ou à raison demande, a retiré toute crédibilité à la classe politique et à la classe médiatique et intellectuelle.

Si l’objectif est de faire diversion c’est perdre du temps et accroitre le risque de dérapage. C’est un miracle que la situation soit contenue par les services de sécurité et par le peuple bon enfant dans un cadre pacifique et festif. L’urgence est pourtant au départ par démission de l’actuel gouvernement pour débloquer la situation et faire conduire par des cadres moins contestés le retour au processus électoral. Shakespeare dans ses drames fait dire à un de ses acteurs : “Quand une situation est au pire, il faut qu’elle cesse ou qu’elle se relève…”

Si par contre on veut faire des concessions au « puissant » mouvement des Frères Musulmans et à l’Association des parents d’élèves qui ont menacé de boycotter la rentrée 2019 si on ne légalise pas la langue anglaise comme langue d’enseignement, il faut rester dans le drame shakespearien et dire l’évidence : “Le diable peut citer les Écritures pour ses besoins.”

Ceux qui se sont tus lorsque l’école, la mosquée, la télévision et la politique produisaient des cancres, ne peuvent avoir ni légitimité ni crédit à décider de l’avenir de nos enfants. Les mouvements associatifs et politiques actuels sont les produits du système faillitaire, produits par la rente et la cooptation, ils ne sont ni notre boussole, ni notre modèle. La boulitique politicienne ne fera pas avancer la situation algérienne. Nous allons entrer dans une surenchère idéologique qui va épuiser les Algériens alors qu’il nous faut aller à une solution politique accompagnée de mise en confiance, d’apaisement et réponse aux priorités politiques, sociales et économiques.

Par ailleurs comme Shakespeare, nous allons livrer le fond de notre pensée sans détours : Il faut que l’auteur ait de l’esprit pour que l’œuvre en ait ! Le système actuel est agonisant et il ne veut pas mourir, il est légal sur le plan constitutionnel pour vaquer aux affaires courantes, mais il n’a ni la légitimité ni la compétence pour engager des réformes radicales sur la langue ou autre symbole culturel. Les propositions n’ont ni âme, ni esprit, ni couleur. La seule proposition est de trancher les questions identitaires et linguistiques par référendum populaire. Au préalable, il faut remettre en place et en marche toutes les institutions démocratiques. Il faut donner au peuple les moyens de s’organiser, de penser, de débattre, de décider… Continuer à décider à sa place c’est montrer la mentalité féodale et le procédé caporalisant qui a massacré l’Algérie.

Un projet cohérent, démocratique et transparent soulève toujours des questions, des critiques et des oppositions car il est de la nature des choses d’être dialectiques et diverses : Oh ! combien ce monde de jours ouvrables est encombré de ronces ! (Shakespeare). Mais dans la situation actuelle chaotique on peut se poser des questions sur la pertinence, l’opportunité et la cohérence des décisions absurdes :

Qui peut décider de faire l’impasse sur la langue française alors qu’elle est la pratique linguistique de notre cadre géopolitique (le Maghreb, la France) ?

Qui peut décider de marginaliser la diaspora algérienne francophone ? Elle a été punie et humiliée par le système Bouteflika pour qu’elle n’ait aucun accès au pouvoir ou à la rente. Le système algérien épuisé, sénile et sans imagination a préféré la stérilité de l’endogamie pseudo nationaliste à la diversité.

Qui peut décider de fermer la porte aux opportunités économiques avec la France, au partenariat avec les binationaux et les PMI et PME françaises. La politique économique n’est ni volontarisme, ni revanche, ni punition ou privilège, mais lois économiques rationnelles dans l’intérêt mutuel. La France a le droit de vouloir exercer ses « droits sur l’Algérie » du fait de la loi universelle de l’environnement : « l’environnement est l’ensemble des facteurs juridiques, sociaux, économiques, culturels, militaires, médiatiques, géographiques et historiques par lesquels les uns subissent et les autres font subir. L’Algérie n’a qu’à faire valoir ses droits et imposer aux autres leurs devoirs dans le cadre du respect de la souveraineté et de la concurrence loyale. Sortir de ce cadre c’est faire preuve de sentimentalisme béat, d’amateurisme naïf et surtout d’inefficacité géopolitique.

Peut-on se conduire de manière aussi insensée que récompenser les Fennecs de la CAN 2019 en bannissant la langue française alors que l’équipe nationale est un pur produit français, le seul effort algérien est le passeport, le drapeau et les chèques en euros au staff et aux joueurs. Mon problème n’est ni l’origine du joueur ni sa langue, mais l’absence de football algérien : pas d’école, pas de professionnalisme, pas de liberté, pas d’infrastructures…. Charité bien ordonnée commence par balayer devant sa porte.

Va-t-on opposer l’amazighité à l’anglicité ? Piètre stratagème s’il y en a !

Une fois ces remarques faites sur le plan des principes, du droit, de la morale et du bon sens, on va dire qu’en réalité il n’ y a pas de décision réelle, mais la reproduction de la gestion communicative du FIS lors des élections municipales : On s’attaque aux frontons des édifices publiques pour ne pas avoir à gérer la réalité difficile. C’est la culture politique algérienne faire semblant comme Djouha et le Chameau de notre article précédent. On fait semblant d’arabiser et d’angliciser tout en chatouillant le nationalisme de canaille qui prend appui sur le colonialisme et ses séquelles pour masquer les incohérences, les échecs et les trahisons du présent.

Il s’agit en fait d’arabiser et d’angliciser les documents, c’est-à-dire de reconduire les procédés bureaucratiques hérités de l’administration coloniale et de l’École Nationale d’Administration sans vision philosophique, sans dimension culturelle, sans compétence de gestion et de management.

La bureaucratie, les élites francophiles laïcistes et l’incompétence du volontarisme nationaliste se sont conjugués pour mettre en échec non seulement l’arabisation, mais l’école algérienne. La priorité est de mettre fin à la gesticulation, au leurre et à l’improvisation. Nous avons un handicap lourd en matière de pédagogie et de didactique. Il faut aller à un état des lieux réaliste et sincère et à l’édification d’une école algérienne. Il n’y a pas d’école sans projet national sur la civilisation ou du moins sur la société que nous voulons faire émerger, sur les moyens que nous sommes prêts à mobiliser.

Nous sommes des analphabètes trilingues parlant un langage de FLE (français langue étrangère), d’ALE (arabe langue française) et de BAF (berbère arabe français) inaptes à produire et à manier des concepts sauf à nommer des choses basiques. En ajoutant l’anglais nous allons ajouter de la confusion et de la complexité.

La bourgeoisie et la petite bourgeoisie algérienne, malgré que je n’aime pas recourir à la terminologie des experts en « soutien critique », ayant en main l’administration algérienne a su imposer la destruction du pays pour s’inféoder à la France coloniale et post coloniale. La langue était un instrument de domination et un vecteur d’affairisme. Aujourd’hui, plus exactement depuis la fin des années 80 (loi sur les sociétés mixtes, fin du monopole de l’État sur le commerce extérieur, loi sur les concessionnaires, privatisation), les classes bourgeoises et les couches du marché informel partagent la même cupidité et le même objectif : devenir une bourgeoisie compradore, alignée sur le capitalisme sauvage. Dans les nouvelles conditions de la globalisation, l’Anglais est le vecteur du marché libéral. Il est faux de croire que l’Anglais est la langue de l’avenir. Les experts annoncent le déclin culturel et scientifique de l’anglais et la promotion de l’espagnol, de l’arabe ainsi que le maintien du français. Ce ne sont donc pas les considérations culturelles et scientifiques qui animent nos appétits de puissance et de réussite.

Le désir mimétique a créé un phénomène inédit : tous les Algériens dépensent une fortune pour l’apprentissage de l’anglais. Il ne s’agit pas pour eux de découvrir Shakespeare, de visionner un film en version originale ou de lire un ouvrage sur les nouvelles technologies. Il s’agit pour les plus modestes de s’expatrier au Canada ou en Australie. Pour les ambitieux, il s’agit d’être recrutés par les sociétés internationales installés en Algérie. Le problème c’est que les Etrangers ne viennent pas. Ils sont dans les mines et les pétroles au Sud, ils n’ont besoin que de quelques contremaitres algériens, le reste, la grande majorité, sont des chinois, des indiens, des blancs. Lorsque les Etrangers viennent ils cherchent des « interlocuteurs valides » c’est-à-dire des auxiliaires qui ont leur entrée dans les hautes administrations pour payer les corrompus, arracher les marchés, détourner les lois, démarcher les sous-traitants les moins exigeant en matière de règles de l’art.

L’Algérie n’est pas Singapour et n’est pas prête à devenir un dragon sud-est asiatique. Singapour était une dictature militaire impitoyable ; une main d’œuvre chinoise méticuleuse, corvéable et gratuite ; une géopolitique américaine : encercler la Chine et briser le communisme avec ses bases militaires et ses bases économiques, commerciales et financières.

Lorsque les Italiens, les Allemands, les Espagnols, les Portugais, les autres européens seront mis en concurrence avec les Français, l’anglais exigé ne demandera pas plus de trois mois de cours de langue accéléré, mais par contre la compétence réelle sur le marché du travail sera le facteur décisif de recrutement dans un marché concurrentiel et transparent. Le marché concurrentiel n’a que faire des en têtes en anglais ou en chinois si les opportunités d’affaires exigent réellement et si les contrats sont rédigés et exécutés avec scrupules et respect des clauses techniques, administratives, financières et juridiques.

Ce sont ces enjeux sociologiques, économiques et psychologiques qu’il faut analyser dans le calme et avec froideur d’un chirurgien. Le temps de se plier aux exigences des puissants et aux rumeurs des désinformateurs est fini comme le dit notre Cheikh Zoubir “Que le roi seulement soupire et tout le royaume gémit.”. Le peuple ne veut plus se contenir de miettes, il veut toute la rente. La seule solution c’est mettre fin au système rentier et donner les motivations pour que les gens se mettent à produire leurs ressources sans gémissement ni supplication.

Ceci dit, il faut aller en ligne droite et directe sur nos problèmes et nos solutions. Nous avons besoin d’une école formatrice de compétence. Nous avons besoin de bureaux d’études pour assurer la maitrise d’œuvre de nos projets de développement. Nous avons besoin d’une langue nationale. Une langue nationale unique, pour fédérer notre unité, orienter notre destin et traduire notre appartenance nationale.

Contrairement, à ce qu’on pense, ce sont les marxistes léninistes algériens, francophones, qui ont eu l’intelligence de s’approprier la langue arabe ou du moins le lexique terminologique social, économique, politique et juridique, pour ne pas être pris en défaut de communication. Ce n’est pas le cas des élites culturelles, politiques et administratives qui n’arrivent toujours pas à parler en arabe et encore moins à lire un texte. Les dialecticiens algériens sont-ils dans le besoin d’échanger le butin de guerre linguistique contre la promesse libérale ? Nous attendons leur réaction et celle des laïcs, s’ils se laissent duper et entrer dans une lutte idéologique âpre et dure. Les islamistes sont plus faciles à duper : ils sont dans l’affectif ou dans la revanche.

L’affectif et la revanche comme d’ailleurs le nationalisme sectaire et incompétent ne se posent pas la question sur la force démographique et culturelle de l’émigration algérienne en France. Cette force historiquement a été un levain du nationalisme et une force politique de libération. La puissante Fédération de France du FLN et l’Amicale des Algériens en France auraient pu et auraient dû donner les moyens aux Algériens résidant en France y compris aux binationaux de devenir un lobby pro algérien puissant et organisé. Ils ont laissé les autres minorités s’imposer et ont reculé devant l’UOIF et autres. Il est préjudiciable pour les intérêts algériens, en France et en Algérie, de promouvoir un lobby pro américain en Algérie et de marginaliser la force intellectuelle, économique, intellectuelle et sociale des Algériens en France parlant nécessairement le Français.

La France avoue son intérêt pour la communauté algérienne, en Algérie et en France, dans le cadre de la francophonie et c’est son droit. Notre droit et notre devoir est de trouver le rapport équitable et mutuellement bénéfique entre la France et l’Algérie y compris sur le plan linguistique et culturel. Boumediene face à Giscard d’Estaing avait solennellement proclamé la fin des « hostilités ».

Ce serait contre-productif de penser comme Chakib Khelil que la France aurait sabordé les intérêts économiques des États-Unis en Algérie. Le véritable saboteur de l’Algérie sont les Algériens. La France défend ses intérêts et élargit ou renforce sa domination lorsque les Algériens sont en position de faiblesse, d’incompétence ou en voie de corruption et de trahison.

Être ou ne pas être : that is the question

Penser à opposer islamistes à laïcistes, francisant à arabisants, Algériens de l’intérieur à Algériens de l’extérieur it’s not a good idea. Avec la grâce de Google translate on peut non seulement traduire des documents mais communiquer correctement par la parole directement sans intermédiaire.

Une question cruciale : s’agit-il pour nous de restaurer la langue nationale dans sa grandeur et son rayonnement intellectuel et spirituel ou juste une opération de com à destination des naïfs et des sectaires ? La langue nationale que les uns boudent et que les autres livrent à la surenchère médiatique fut la langue des sciences, des arts et de la philosophie. La première école de Médecine de France (Montpellier) avait fondé ses savoirs et dispensé ses enseignements en traduisant l’arabe. Maïmonide, le plus grand philosophe juif écrivait en Arabe. Va-t-on créer les conditions favorables à la liberté, au rayonnement culturel et à la souveraineté nationale en changeant ce qui doit être changé dans nos mentalités et en inventant un modèle de civilisation ou gaspiller notre temps ?

Une autre question aussi cruciale que la première : Si la France utilise la langue française, en Algérie, comme vecteur idéologique, culturel et politique pour imposer sa domination, ce qui est son droit, notre devoir n’est-il pas d’utiliser la langue française pour faire connaitre l’Algérie aux Français, véhiculer nos valeurs spirituelles et équilibrer nos rapports à la France. Au lieu de jouer au nationalisme sans gloire et sans efficacité, nous devrions nous interroger comment se fait-il que malgré 132 ans de présence française en Algérie et davantage encore de présence algérienne en France nous n’avons pas pu inspirer aux Français l’intérêt pour l’Islam ? Notre vocation musulmane est pourtant celle de témoigner aux autres. La loi de la réciprocité, de l’attraction mutuelle, de l’environnement doit jouer dans les deux sens. Le zèle populiste ne doit pas occulter nos carences et nos mesquineries.

Omar MAZRI

  • 14
    Partages

La Rédaction

Article Précédent

Djouha, le chameau et les incompétents

Article Suivant

Khaled Nezzar : Qui l’aurait cru et pourtant cela s’est produit !

Rédiger un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *